LIVRE XXVII
languissante. Privée des joies de l'épouse et de la mère de famille, son cœur était devenu un désert sur lequel la religion n'avait pas versé son baume consolateur. Trop tière pour étaler au dehors les douleurs de son âme, elle se faisait violence et se livrait à des exercices au-dessus de ses forces. C'est ainsi que dans le courant de septembre 1602 elle allait fréquemment à la chasse et prêtait l'oreille aux spéculateurs de cour qui voulaient donner un successeur au comte d'Essex.
Vers le milieu de novembre sa santé fut sérieusement altérée. Sa force de volonté triompha momentanément de sa faiblesse; elle fit célébrer par un tournoi et par des fêles magnifiques l'anniversaire de son avènement au trône. Aux derniers jours de janvier elle donna des ordres pour qu'on la conduisît h Richemond, afin d'y respirer un air plus pur et vivre plus retirée ; son entourage habituel la trouva plus pensive et fit la remarque qu'elle priait plus souvent; et comme si elle eût eu le pressentiment de sa fin prochaine, elle dit au lord-amiral dans le cours d'un entrelien et comme accidentellement: «Mon trône est un trône de rois, nul autre qu'un roi et mon plus proche parent ne peut me succéder. »
Le 31 janvier elle partit pour Richemond; sa santé s'améliora jusqu'au 20 février, époque à laquelle elle eut une rechute. Pendant dix jours et dix nuits elle demeura étendue sur un tapis, appuyée sur des coussins, refusant tout secours et poussant des gémissements continuels qui indiquaient chez elle moins une souffrance physique qu'une immense douleur morale dont les causes ont vivement préoccupé les historiens. «Elisabeth, dit Hume, n'était plus en étal de goûter la joie d'aucun événement heureux. Elle était tombée dans une mélancolie profonde que tous les avantages, l'éclat et la gloire de son règne ne purent jamais ni soulager, ni guérir. Quelques-uns attribuèrent sa tristesse au regret d'avoir pardonné à Tyrone, qu'elle s'était toujours promis de châtier comme il le méritait; mais il avait si bien intrigué avec les ministres de cette
grincesse qu'ils lui arrachèrent la grâce de ce rebelle, 'autres personnes conjecturèrent avec plus de vraisemblance que l'abattement de la reine était causé par les inielligences secrètes que sa cour entretenait avec le roi
d'Ecosse son successeur, et par l'abandon de ses courtisans que son grand âge et ses infirmités éloignaient d'elle. Mais cette sombre douleur avait dans son âme un principe secret que les historiens ont longtemps rejeté comme romanesque, et dont les dernières découvertes semblent avoir confirmé le soupçon'. Il arriva quelques accidents qui ranimèrent sa tendresse pour Essex et l'amertume aflreuse d'avoir consenti à sa mort.
«Le comte d'Essex, après son retaur de l'heureuse expédition de Cadix, remarquant à quel point les sentiments qu'il avait inspirés à la reine étaient augmentés, saisit cette occasion de se plaindre de ce que la nécessité de son service le forçait à se séparer d'elle si souvent. Il montra même une inquiétude délicate sur les mauvais offices que ses ennemis, plus assidus à faire leur cour, pouvaient lui rendre auprès de Sa Majesté. Elisabeth, émue de cette tendre jalousie, donna une bague au comte d'Essex, en lui ordonnant de la garder comme un gage de sa tendresse; c!!e l'assura que dans quelque disgrâce qu'il pût tomber, quelques préventions qu'on eût l'art de lui inspirer contre liii, ie seul aspect de cette bague, s'il la représentait alors il ses yeux, lui retracerait ses premiers sentiments, et q;ie!que fût sa colère , elle consentirait à le voir et à |ji'èLer une oreille favorable à sa jusliOcation. Essex, malgré toutes ses infortunes, conservait ce don précieux pour ne s'en servir qu'à la dernière extrémité; lorsqu'il se vit jugé et condamné , il résolut enfin d'en essayer l'effet. Il confia cet anneau à la comtesse de Nottingham , en la priant de le remellre à la reine. Le comte de Nottingham exigea de sa femme, pour se venger d'Essex, dont il était l'ennemi, qu'elle n'exécutât point la commission dont elle s'était chargée. Cependant Elisabeth espérait toujours que son favori tâcherait de la fléchir en lui rappelant ses promesses, afin de l'émouvoir en sa faveur par ce dernier moyen. Elle fut , indignée de ce qu'il ne s'en servait pas, et attribua cette | négligence à son indomptable obstination; préoccupée del cette idée, après plusieurs délais et plusieurs combats in-l térieurs, le ressentiment et la politique l'excitèrent à signer» Tordre de l'exécution. La comtesse de Nottingham tombal malade, et, se sentruit approcher de sa fin, les reniordsl d'une si grande infidélité la troublèrent; elle supplia la^|
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reine de venir la voir et lui révéla ce fatal secret en implorant sa clémence. Elisabeth, également saisie de surprise et de fureur, traita la mourante avec l'emportement le plus extrême; elle s'écria que Dieu pouvait lui pardonner, mais qu'elle ne lui pardonnerait jamais ; elle l'accabla de reproches et sortit avec la rage dans le cœur. Cette malheureuse princesse, livrée au désespoir, rejeta toute espèce de consolation et refusa même de prendre les aliments; elle se jeta par terre et y resta immobile à nourrir ses regrets de réflexions les plus cruelles et déclara que la vie n'était plus pour elle qu'un fardeau insupportable. » '
Le récit de Hume, accepté par Horace Walpole, est contredit par plusieurs historiens et notamment par le continuateur de l'histoire d'Angleterre, d'après Mackintosch, qui le taxe d'invraisemblance. Il ne serait, d'après cet écrivain, qu'un on dit sans authenticité, et d'après le docteur Birch qu'une tradition dans la famille de lady Elisabeth Spelmann, petite-fiUe de Robert Carey, comte de Mommouth, auteur de mémoires bien connus dans lesquels il rapporte cette histoire comme un témoin oculaire de la dernière maladie de la reine.
Ce qui jette encore du doute dans le récit de Hume, c'est la manière dont Essex aurait remis l'anneau. D'après cet écrivain ce serait au duc de Notlingham lui-même qu'il l'aurait confié; d'après un autre, il l'aurait remis à un jeune garçon inconnu qu'il aurait vu passer de la fenêtre de la prison où il était renfermé. Ce dernier récit est invraisemblable et ne mérite pas même d'être discuté; reste donc celui de Hume qu'il est difficile d'admettre sans pouvoir le rejeter absolument. Pour l'affirmative on peut dire que des faits pareils ne s'inventent guère quand ils se produisent avec des détails et des circonstances qui ont des rapports directs au caractère bien connu des personnages; pour la négative on peut dire qu'il est surprenant que
l. Ilume, Hist. d'Angleterre, t XU, page 276. — Iverdon M.DCC.L\X.\I, trad. franç.
d'Essex, possesseur de cet anneau précieux, n'en ait fait usage qu'après sa condamnation à mort et l'ait remis à la femme d'un homme qui était son ennemi personnel.'
L'écrivain consciencieux est obligé, par respect pour la vérité, de reléguer au rang des faits douteux tous ceux qui n'ont pas pour eux un caractère d'authenticité. L'histoire ne vit pas d'embellissement ; les réalités sont les seuls ornements qui lui conviennent; lui en donner d'autres, c'est la rabaisser au niveau du roman. Dans les cas douteux l'historien ne recule pas devant les explications; mais il les fait sous toutes réserves. Certes c'est un spectacle saisissant que celui que présente cette femme qui, parée de ses plus plus beaux vêtements, se roule sur le tapis de sa chambre, pousse des cris lamentables et ne confie à personne le secret d'une immense douleur. Faut -il en chercher l'explication dans la révélation de la duchesse de Nottingham? dans ses douleurs physiques? dans le sentiment de sa popularité compromise? dans le cri de l'ambitieux contraint de détacher de ses propres mains sa couronne pour la poser sur la tête d'un successeur mortellement haï? A toutes ces questions il est difficile de faire une réponse précise. Le cœur a des abîmes impénétrables; la seule chose que nous puissions constater, c'est que la vue du lit de mort de la fdie de Henri VIII impressionne vivement et offre l'un des tableaux les plus dramatiques de l'histoire.
La douleur eut bientôt usé les forces d'Élisabeth; les avant-coureurs de la mort ne tardèrent pas à paraître sur son visage et à apprendre à ses médecins que sa fin était proche. Son conseil se présenta devant elle; elle comprit. A cette heure suprême elle fut reine: «J'ai, dit-elle, porté le sceptre des rois, je veux qu'un roi me succède.» Elle désigna pour son successeur le fils de Marie Stuart, Jacques VI, roi d'Ecosse; c'était son dernier adieu aux grandeurs de ce monde. A l'archevêque de Cantorbéry, qui l'exhortait à porter ses regards vers Dieu, elle dit: «Je le fais, et mon âme cherche à s'unir à lui;» elle ne dit plus rien; insensible à tout ce qui se passait autour d'elle, elle entra à grands pas dans la sombre vallée de l'ombre
1. Extrait de l'Histoire d'Angleterre, continuée d'après Maki ntosch, t. IV, p. 140 et ^uiv.