LIVRE XXII
C'était au commencement de l'année 1593. Henri IV fit appeler Rosny un soir fort tard. Son jeune conseiller se mil à genoux contre le lit du roi sur un carreau , et dans cette position, il écouta attentivement son maître qui lui fit part de ses embarras et de son désir de mettre tin au.t maux de son royaume ; « de tous côtés, lui dit-il , je reçois des lettres dans lesquelles on me propose de grandes facilités et même le rétablissement infaillible des affaires de mon royaume, surtout si je me résous à quelque accommodement pour ce qui regarde la religion » ; le grand mot était lâché, Rosny en comprit toute la portée; le roi ne lui demanda pas une réponse immédiate: «Réfléchissez, lui dit-il, à ce que je vous dis et dans quelques jours, je vous enverrai quérir pour me dire ce qu'il vous en aura semblé » ; sur ce , il le licencia par un bonsoir.
Bientôt après , impatient d'avoir la réponse de son conseiller, il le manda auprès de lui: il était comme la première fois couché, et comme la première fois, Rosny se mit à genoux contre le lit sur un coussin. Le serviteur qui avait profondément réfléchi aux paroles de son maître , commença par lui faire un triste tableau de son royaume ; il traça habilement le portrait des principaux ligueurs et des personnes attachées à son service et les lui représenta comme des intrigants dont il fallait se défaire , « toutefois, ajoula-t-il, de leurs divisions et de leurs fractionnements à l'infini, il résultera une grande fatigue pour les Français qui se rallieront à vous et ne reconnaîtront que votre seule royauté. »
Jusque-là Rosny n'avait pas abordé le point délicat sur lequel Henri IV désirait avant tout avoir son avis ; il ne lui disait rien qu'il ne sût parfaitement. Le moment de l'aborder arriva , il le toucha délicatement. « Je crois , lui dit-il , qu'une conversion faite dans des formes honorables et agréables, serait de grande utilité et pourrait servir de ciment et liaison indissoluble entre vous et vos sujets catholiques, et même faciliterait tous vos autres grands et magnifiques desseins dont vous m'avez quelquefois parlé.» Mais, comme s'il eût trop dit et pris trop de responsabilité,
il ajouta avec une grande apparence de bonhomie : « Sur quoi, je vous en dirais davantage si j'étais de profession qui me permît de le faire en bonne conscience , me contentant de laisser opérer la vôtre en vous-même sur un sujet si chatouilleux et si délicat.»
A ces paroles, le jeune conseiller en ajouta d'autres ; les interlocuteurs se séparèrent ; quelques jours après, ils étaient de nouveau réunis. Le roi s'appesantit sur les obstacles qu'il rencontrait et qui l'empêchaient de faire pour spn royaume tout ce qu'il désirait. Il se plaignit d'être calomnié par les ligueurs ^et entouré d'intrigants qui ne
{•ensaient qu'à l'exploiter* en lui faisant payer chèrement eurs services. Sans le dire expressément , il ne voyait que dans un prompt changement de religion, le moyen de
fiarer les coups qui lui étaient portés; de son côté , Rosny e suivait sur ce terrain. «Vous conseiller d'aller à la messe, lui dit-il, c'est chose que vous ne devez pas attendre de moi, étant de la religion.»
Le Béarnais , en entendant ces mots , dut croire que Rosny n'approuvait pas un changement de religion, mais il se rassura bientôt; le conseiller continuant sa phrase, ajouta : «Je vous dirai cependant que c'est le plus promet et plus facile moyen pour renverser tous ces monopoles et laire aller en fumée tous les plus malins projets. »
Le roi et son conseiller étaient d'accord; mais le roi, soit reste de pudeur, soit feinte, dit à Rosny: « Si vous étiez à ma place, que feriez-vous?»
Le serviteur ne répondit ni par oui, ni par non; comme son maître, il voulait une abjuration, mais il la voulait fondée sur des motifs qui la légitimassent. Après des paroles louangeuses sur celui qui le consultait, il dit: «Je ne connais pour trouver une nonne issue à vos embarras que deux seuls moyens: par le premier, il vous faudrO user de fortes résolutions, sévérités, rigueurs et vio» lences , qui sont toutes procédures entièrement contraires à votre humeur et inclination , et vous faudra passer par un million de difficultés, fatigues, peines , ennuis , périls et travaux , avoir continuellement le corps sur la selle , le halecret sur le dos ' , le casque en la tète , le pistolet au
t. Corselet de fer qui couvrait la poitrine et les épaules.
UYRE ÎXII.
poing et l'épée en la main ; mais qui plus est , dire adieu aux repos, plaisirs, passe-temps, amours, maîtresses, jeux, chiens, oiseaux et bâtiments; car vous ne sortirez de telles affaires aue par multiplicité de prises de villes, quantités de comoats, signalées victoires et grande effusion de sang. Au lieu que par l'autre voie qui est de vous accommoder, touchnnf la religion, à la volonté du grand nombre de vos sujets, vous ne rencontrerez pas tant d'ennuis, peines et di/ficultés en ce monde; mais pour l'autre, je ne vous en réponds pas.»
A ces mots, le Béarnais se mit à rire, se leva sur son séant , et s'étant plusieurs fois gratté la fête, dit à Rosny, que s'il prenait la résolution d'abjurer dans l'intérêt de ses sujets , il conserverait toujours une grande affection pour ceux qui pendant si longtemps s'étaient attachés à sa fortune.
Ces derniers mots touchèrent profondément Rosny; des larmes de joie lui en vinrent aux yeux , il baisa la main de son roi : «Je craignais, lui répondit-il, que si vous veniez à changer de religion, on ne vous portât à persécuter les protestants, vous soutenant qu'ils sont damnés», et alors Rosny, qui ne se disait pas théologien, se mit à faire le théologien et blâma aigrement quelques ministres protestants qu'il traita d'impertinents, parce qu'ils soutenaient qu'on ne pouvait se sauver dans la religion catholique. «Je tiens, dit-il, pour infaillible que les hommes, à quelque religion qu'ils appartiennent, s'ils meurent dans l'observation du Décalogue , aiment Dieu et leur prochain de tout leur cœur, s'ils sont pleins d'espérance dans la miséricorde de Jésus-Christ et croient obtenir le salut par la mort, le mérite et la justice de Jésus-Christ, seront infailliblement sauvés.»
Rosny disait vrai; la religion dont il, trace le caractère est celle du Christ et non calle de l'Église romaine; le Béarnais le savait bien, mais en matière de foi , il n'était pas difficile , ce qu'il voulait surtout, c'était d'avoir parmi les protestants des hommes assez tolérants pour l'aider à faire le pas avec le plus de décence possible. Il remercia affectueusement Rosny, qui en habile courtisan, lui en facilitait les moyens.'