LIVRE XXVIII
de compensation de tant d'amertumes que j'ai goûtées et de tant d'ennuis, déplaisirs, fatigues, périls et dangers par lesquels j'ai passé depuis mon enfance jusqu'à cinquante ans.
«J'ai su que quelques-unes des dépendances de ceux qui se plaisent à me décrier, vous ayant fiiit tous ces beaux contes, vous les en avez grandement blâmés, et dit que ces petits défauts et pécadilles, trouveraient facilement toutes leurs excuses et défenses légitimes, moyennant qu'ils ne m'ôtassent pas la souvenance d'une infinité de beaux, hauts et magnifiques projets et desseins que vous saviez que j'avais eus de longue main, ne me fissent pas perdre le désir de les continuer, ne m'empêchassent pas d'avoir le souci, ni de prendre le temps, les occasions et opportunités, de les entamer et poursuivre jusqu'à 'eur perfection.
«Desquels discours ayant eu avis, j'ai bien voulu vous écrire cette lettre pour faire souvenir de ce que fort souvent je vous ai ouï dire, lorsque quelques-uns blâmaient quelques-unes de vos actions, à savoir que l'Écriture n'ordonne pas absolument de n'avoir pas de péchés, ni défauts, d'autant que telles infirmités sont attachées à l'impétuosité et promptitude de la nature humaine , mais bien de n'en être pas dominés , ni les laisser régner sur nos volontés , qui est ce à quoi je me suis étudié, ne pouvant faire mieux.
« Et vous savez beaucoup de choses qui se sont passées touchant mes maîtresses , qui ont été les passions que tout le monde a cru les plus puissantes sur moi , si je n'ai pas souvent maintenu vos opinions contre leurs fantaisies, jusqu'à leur avoir dit, lorsqu'elles faisaient les acariâtres, que j'aimerais mieux avoir perdu dix maîtresses comme elles qu'un serviteur comme vous , qui m'étiez nécessaire pour les choses honorables et utiles. C'est ce que vous verrez encore faire, et je vous en donne ma foi et parole lorsque les occasions et opportunités me seront présentées pour entamer, poursuivre, mettre à exécution quelquesuns des honorables et glorieux desseins que vous savez que j'ai dès longtemps en l'esprit, et sur lesquels vous m'avez écrit tant de lettres et avons tant discouru ensemble. «Car alors ferai-je voir que je quitterai plutôt maîtresses,
amours, chiens, oiseaux , jeux et brelans, bâtiments, festins et banquets, et toutes autres dépenses , plaisirs et pasbc-lemps, que de perdre la moindre occasion et opportunité pour acquérir honneur et gloire, dont les principales, après mon devoir entre Dieu, ma femme, mes enfants , mes fidèles serviteurs et mes peuples que j'aime comme mes enfants , sont de me faire tenir pour prince loyal, de foi et de parole et de faire des actions sur la tin de mes jours, qui les perpétuent et couronnent de gloire et d'honneur comme j'espère que feront les heureux succès des desseins que vous savez, auxquels vous ne devez douter que je ne pense plus souvent qu'à tous mes divertissements cy dessus.»'
Cette lettre révèle chez Henri IV un respect pour l'opinion publique que n'avait pas son prédécesseur. Il sent le besoin de compter avec elle et il essaye une justification qui deviendra de plus en plus impossible, à mesure que les générations comprendront mieux que le souverain qui remporte des victoires sur son propre cœur, est plus fort que celui qui prend des villes. Et cependant ce monarque qui s'avilit comme homme, se montre grand comme roi quand, avec Sully son fidèle ministre, il s'occupe des intérêts de son royaume. Grâce à leurs elforts réunis, les plaies profondes que la ligue avait faites , sont pansées, cicatrisées, guéries; l'agriculture protégée, encouragée, a ramené partout l'abondance; le commerce et l'industrie créent de nouvelles sources de richesses ; pour les favoriser i on trace des routes, on creuse des canaux, des ports, on lui ouvre à l'étranger de nombreux débouchés; plus positive que la maison de Valois, mais non moins amie des arts, celle des Bourbons marche sur leurs traces et à côté de Chambord et d'Anet, de beaux monuments s'élèvent, moins délicats de forme, mais plus solides, correspondant mieux au génie du maître. Quelques années ont sufll pour établir une métamorphose complète. La France, qui se débattait sous l'influence honteuse et funeste de l'Espagne, a recon-
S. Sully, Économies royales, c. 171, t. Il, p. 200-201.