LIVRE XXVIII
Mornay pâlit : plus navré qu'étonné d'un attentat qui jetait la France sur le bord de l'abîme, il sentit que ce n'était pas le moment de pleurer, mais d'agir; plus tard il pleurera le maître ingrat qui a si cruellement déchiré son cœur, mais l'heure présente sera employée à assurer à son jeune successeur la fidélité de tous ceux qui vivent sous son gouvernement. Il n'a pas même l'idée de profiter de la faiblesse de la royauté pour faire rendre à ses coreligionnaires ce que les infractions à l'édit de Nantes leur ont ravi. Il ouvre son tiroir d'où il tire un papier sur lequel, en prévision de quelque grande catastrophe, il avait écrit depuis longtemps ces mots : Ordre au tcsoin.
11 s'assied à son bureau, toute la nuit il écrit; des courriers partent dans toutes les directions pour annoncer la fatale nouvelle , et porter des ordres aux commandants de place pour maintenir l'ordre et la tranquillité.
Le jour qui suivit cette nuit, qui lui laissa de longs et douloureux souvenirs, il assembla à l'hôtel de ville les magistrats et les principaux habitants de Saumur: «Vous savez tous, leur dit-il, que nous avons perdu notre roi et tel roi, que plusieurs siècles auparavant n'en avaient point vu de pareil. Mais les rois de France ne meurent point; que chacun se retire en sa maison, assuré, autant qu'en cet esclandre il se peut que le mal est trop grand pour empirer.»
A Saumur comme à Paris, la douleur fut profonde ; on oublia les torts du roi et on ne pensa qu'aux côtés de sa vie par lesiquels il était digne d'être aimé. Chacun sentait que le gouvernail de l'État tenu par une main ferme, était tombé dans celle d'un enfant sous la tutelle d'une princesse étrangère. Si Mornay, avec l'autorité que lui donnait son nom et ses actes, eût été un ambitieux comme Bouillon, il eût appelé les réformés aux armes ; il ne le fit pas. Avant d'être homme politique , il était chrétien et comprenait admirablement ces paroles des livres saints adressées aux fidèles de l'Eglise primitive: «Soyez soumis aux puissances supérieures.» L'expérience lui avait déjJi révélé avec une grande amertume que chaque fois que son parti avait eu recours au bras de la chair, il avait subi plus d'échecs qu'obtenu de triomphes. La France qui devait tant
à Mornay , lui dut encore sa tranquillité à une époque ofi elle aurait pu être si facilement troublée; son courage , sa sagesse, son désintéressement, sa haute capacité, avaient fait de lui le premier homme de la Réforme; aussi quand la,mort du roi fit croire à de nouveaux revirements dans l'État, tous les regards se tournèrent vers lui.
La cour qui connaissait l'influence qu'il avait sur les réformés, lui fit écrire deux lettres par le jeune roi dans lesquelles il aflirmait vouloir maintenir les édits et annonçait que sa mère avait été nommée régente.'
«Sire, répondit Mornay au roi, c'est un vieux serviteur qui ose écrire à Votre Majesté sur une si douloureuse occasion. Le poids de cette couronne vous vient par la volonté de Dieu en vos jeunes années; mais celui qui dès votre naissance vous la destinait , saura la maintenir sur votre tête par sa puissante main. Votre Majesté ne manquera pas d'une infinité de fidèles serviteurs qui courront à la vengeance d'un acte aussi horrible. Entre ceux-là, Sire, ayant eu l'honneur de servir le feu roi, d'immortelle mémoire en ses plus grandes adversités, je tâcherai de témoigner à Votre Majesté, Sire, en celle-ci qui les surpasse toutes, que je ne me propose plus autre bonheur que de mourir votre serviteur.'
La confiance que le roi et son conseil avaient en Mornay, ne fut pas trompée. Le seigneur huguenot réunit le lendemain du jour où il avait écrit au jeune Louis XIII , les magistrats, la garnison, les bourgeois de Saumur et les députations des campagnes de son gouvernement. L'assemblée était nombreuse , sérieuse , recueillie. 11 prit la parole au milieu du plus profond silence, et dit:
« Messieurs , notre roi, le plus grand que la chrétienté ait eu depuis cinq cents ans, qui avait survécu à tant d'adversités, de périls, de sièges, de batailles, d'assassinats même attentés en sa personne, tombe sous les coups d'un misérable.
«....Ils nous ont donc tué notre roi, et j'en vois vos yeux mouillés de larmes et vos cœurs désolés , mais si ,\e faut-il pas perdre courage. Notre courage doit redoubler