LIVRE XXVIII
au contraire par la nécessité et notre juste douleur. Nous avons de la grâce de Dieu ce privilège en ce royaume , que les rois n'y meurent point. Il nous en a laissé un en qui, dès ce bas âge , renaissent les vertus de son père. La reine sa mère, princesse magnanime, est déclarée régente. Tournons-nous donc vers eux dès aujourd'hui , et faisons vœu d'obéissance et fidèle service.»
Mornay prononça ces paroles d'un ton solennel; son regard, sa voix, son geste, tout était parlant chez lui. Il leva la main droite, et s'écria :
« Je fais serment devant mon Dieu , je vous en donne l'exemple, qu'on ne parle plus entre nous, d'huguenots ni de papistes. Si nous sommes Français, si nous aimons notre patrie, si nos familles, si nous-mêmes, ils doivent désormais être effacés de nos âmes. Il ne faut plus qu'une écharpe entre nous. Qui sera bon Français, me sera citoyen ♦ me sera frère. Je vous conjure donc, Messieurs, de vous embrasser tous, de n'avoir qu'un cœur et qu'une âme. Nous sommes petits, et notre ville peut être de considération ; mais ayons l'ambition de donner à nos voisins le bon exemple de fidélité à nos rois, d'amour à notre patrie.»
Après ces paroles, Mornay ordonna qu'on fît la lecture des lettres officielles du roi et de la régente. Quand elle fut terminée, on procéda à leur enregistrement. Plusieurs des assistants prononcèrent des discours qui furent écoutés avec un religieux silence ; Mornay reprit la parole et dit :
«Eh bien donc, Messieurs, officiers et peuple, promettez-vous pas ici, devant Dieu et sur le salut de vos âmes, d'être et demeurer fidèles sujets et serviteurs de notre roi Louis , par la grâce de Dieu, treizième de nom, et de la reine sa mère, déclarée régente; de vous comporter fraternellement les uns envers les autres?
«Oui», s'écria toute l'assemblée, et toutes les mains S?^ levèrent aux cris mille fois répétés de Vive le roi !
Ainsi parla le seigneur huguenot; ce jour-là, il se vengea en chrétien de l'homme qui sans pitié pour ses souffrances, après l'avoir raillé à Fontainebleau, avait soldé ses services par le retrait de plusieurs de ses charges , et avait oublié de lui payer les sommes qu'il avait dépensées à son service. Tant que son maître fut puissant et fort, il $e tint à l'écart; le rôle de suppliant éi.nit trop pelit pour
^32 HISTOIUE DE LA RÉFORMATION FHANÇAISE.
sa digiiilé d'homme; celui de courtisan trop bas pour son caractère de chrétien. Mornay ne pouvait offrir ses services qu'à la faiblesse et au malheur.
A la nouvelle de l'attentat , Sully se dirigea vers le Louvre; dans son trajet, il rencontra quelques seigneurs auxquels il recommanda de servir fidèlement le jeune roi et sa mère. «Cette recommandation est inutile, lui répondirent-ils avec hauteur; c'est nous qui sommes chargés de le faire promettre aux autres.»
Sully comprit qu'il n'avait plus de maître; éperdu et tremblont de frayeur, il rebroussa chemin et alla s'enfermer dans la Bastille, où il fil apporter tout le pain qu'il trouva chez les boulangers. Ministre tout-puissant, il n'avait pas su, aux jours de sa grandeur, se faire des amis; suspect aux protestants, il était haï des seigneurs de la cour qui enviaient, les uns les honneurs dont il était comblé, les autres les richesses immenses qu'il avait amassées dans le maniement des deniers de l'Etat. Des avis secrets qui lui parvinrent de se tenir sur ses gardes, augmentèrent ses alarmes; il se barricada dans le château de la Bastille comme s'il eût dû soutenir un siège, et expédia des courriers à son gendre, le duc de Rohan pour l'engager à se rapproclier sans relard de Paris avec les 6000 Suisses qu'il comniaiidait.
Cependant la ville était calme; tous les corps de l'État faisaient leur soumission au nouveau gouvernement, et Marie de Médicis, acclamée partout comme régente , exerçait le souverain pouvoir «ans contestation: princes et seigneurs se courbaient à l'envi devant ce pouvoir d'un jour, faisant assaut de bassesses et de flatteries. Sully, après vingt-quatre heures de douloureuses réflexions, jugea luimême qu'il était prudent de faire sa soumission; une plus longue absence pouvait être interprétée contre lui. La cour, qui sentait le besoin de rallier tous les partis autour du pouvoir naissant de la régente, lui avait fait porter de bonnes paroles par d'ICpcnion. Il se décidadonc à se rendre au Louvre. Quelques cavaliers seulement l'accompagnaient. La reine l'accueillit comme l'aurait fait le roi défunt; tous