‹ Histoire de la réformation française (volume 2)Chapitre 22 sur 235 · LIVRE XXII · texte numérisé non relu

LIVRE XXII

faire reluire sa grâce devant par tout !e monde, humiliezvous profondément jusque au fond de votre cœur, pour lui demander un esprit vraiment froissé et contrit.'

Du fond de leurs vallées , les Vaudois du Piémont suppliaient le roi de les reconnaître pour son peuple; dans une lettre, monument de leur amour et de leur courage, ils lui disaient: « C'est Dieu, Sire, qui vous a rendu seigneur et maître de la Gaule cisalpine; la transalpine sera aussi vôtre quand il dira mot, ou seulement qu'il le veuille. Le marquisat de Saluées s'en reviendra à vous , et Milan encore. Les vallées de Lucerne, Pérouse et Saint -Martin sont déjà vôtres , et serviront à votre Dauphiné de bastions et murailles que le souverain ouvrier a bâties de ses mains. — Murailles, dis-je, murées jusqu'au ciel! C'est beaucoup, mais n'y a-t-il pas autre chose? Voire, Sire, car avec ces murailles de Dieu, cornues et très-hautes, vous aurez conjointement des murailles et forteresses toutes vives. Ce sont vos peuples. Sire, qui logent les entrailles de ces vallées, garnisons de nature imprenables, peuples, dis-je, surnommés Vaudois et renommés par l'antiquité, consacrés maintenant et à jamais au service de Votre Majesté. Ils ont déjà fait oblation de leurs biens à Votre Majesté. Ils ont sacrifié au sacrifice d'icelle leurs propres corps et vies; ils ont vécu, eux et leurs enfants, pour vivre et mourir sous votre couronne: en un mot, Sire, ils sont vôtres.»'

Cette lettre, datée du fond des gorges des vallées du Piémont, lui parvint quand tout était accompli. Elle ne l'eût pas sans doute plus touché que celle de ses anciens compagnons d'armes, qui, dans une requête devenue célèbre, le conjuraient de demeurer fidèle à la foi dans

1. Bulletia du protestantisme français, 1. 1", p. 85. — La lettre de Théodore de Bèze est une réponse à quelques écrivains qui ont prétendu que le théologien calviniste avait par des raisons d'État approuvé l'abjuration. — Voir pour les autres lettres écrites à cette occasion par les réformés à Henri IV : Capefigue, Histoire de la réformation et de la ligue , t. V.

2. Lettre au roi des habitants des vallées de Lucerne , Pérouse et Saint-Martin, étant de la religion prétendue réformée, qui se reconnaissaient pour sujets du roL — Biblioth. impériale, mss. Dupuy. — Capefigue, t. VI, p. 310.

laquelle il avait été élevé. «Nos ennemis, lui disaient-ils, veulent faire servir votre autorité pour instrument de notre ruine; hé! que notre misère et notre mort fussent la borne de leurs mauvais desseins, nous nous exposerions encore au feu de leurs persécutions tyrànniques et à la rage des Saint-Barthélemy sanglantes. Mais quoi ! ils nous frappent pour blesser Jésus-Christ ; ils tentent de dissiper ses églises, de bannir son royaume de votre royaume, de fermer la bouche à tous ceux qui l'invoquent en esprit et en vérité ; les laisserons-nous faire? demeurerons-nous les bras croisés? ne nous opposerons-nous point à eux? Si ferons Sire; car nous fâcherions Dieu en méprisant les moyens qu'il nous a donnés pour conserver la pureté de son Église. Nous vous adjurons, au nom de Dieu, de travailler de votre côté à empêcher l'effet de leurs injustes délibérations, de vous raidir contre leurs mauvais conseils, de dissiper leurs méchantes pensées, de ruiner leurs nrachinations et entreprises, et nous travaillerons pour vous y aider. Votre douceur, votre modestie les rend audacieux ; notre longue et extrême patience les provoque à entreprendre contre nous. S'ils ne vous obéissent, s'ils ne s'accommodent à la paix que vous désirez , s'ils continuent à affecter l'inégalité, mère de toute confusion, nous tâcherons de faire en sorte que l'appréhension du péril leur apprenne la modestie et l'équité que votre débonnaireté et notre patience ne leur ont encore pu apprendre. Nous leur ferons pratiquer la loi commune, nous leur demanderons œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied. S'ils bannissent Jésus-Christ de vos villes oïl ils sont les plus forts, nous bannirons leurs idoles de celles où nous sommes en force; s'ils nous proscrivent, nous les proscrirons ; nous leur rendrons en tout la pareille ; nous leur ferons ce qu'ils nous feront ; tels moyens sont justes à ceux auxquels ils sont nécessaires, et légitimes à ceux qui n'ont point d'autres ressources et d'autres défenses humaines. En cela, ils ne se pourront plaindre que d'eux, car ils commencent le désordre. Nous opposerons au prétexte de votre autorité, qu'ils allégueront contre nous, votre nonne volonté envers nous. S'ils se vantent de vous avoir pour s'être emparés de votre corps , nous nous vanterons d'avoir votre esprit, qui, étant libre, se range

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