‹ Histoire de la réformation française (volume 2)Chapitre 222 sur 235 · LIVRE XXVIII · texte numérisé non relu

LIVRE XXVIII

généreux ; c'est là l'un des plus beaux côtés de sa physionomie.

Il est rare qu'un soldat soit un habile politique ; Henri IV cependant le fut : mûri de bonne heure à la rude et salutaire école des adversités, il étudia les hommes et les événements avec une sagacité qui paraît étonnante chez un prince qui ne rêvait que combats et plaisirs. Sa position au milieu des partis fut toujours difficile , et toujours il sut, comme un habile pilote, éviter les écueils ; il ne se précipita pas au-devant des événements , il les attendit; mais les moyens qu'il employa pour arriver à ses fins ne furent pas toujours bons; au moment même où il disait à ses braves huguenots: «avec vous c'est à la vie et à la mort», il se courbait devant le pape. Il priait comme un simple huguenot devant un front de bataille ; après le combat il allait porter aux pieds d'une maîtresse les drnpeau.x conquis à l'ennemi, jetant ainsi au vent et à l'amour les fruits d'une grande victoire. Il trompait si bien qu'on aimait à se laisser tromper par lui ; quand on le lui reprochait, il disait: « Que voulez-vous que j'y fasse, j'y suis obligé.» Ses manœuvres diplomatiques, avant, pendant ou après la ligue, nous font admirer le négociateur et un peu mésestimer l'homme. Ses apologistes disent à sa décharge que sa conduite fut dictée par les circonstances, mais la morale qu'il foula aux pieds n'a ni deux poids, ni deux mesures. Quand il eut conquis ou plutôt acheté son royaume, sa politique fut grande, et si le coup de poignard d'un assassin ne l'eût pas arrêté dans ses projets, il eût épargné à la France et au monde de grands malheurs et de grandes hontes. La guerre de trente ans n'aurait pas eu lieu.

Henri IV a obtenu une gloire à laquelle il ne pensa jamais : celle d'écrivain. Si le style estriiomme, le Béarnais est tout entier dans le sien. Quelle verve, quelle rondeur dans ses lettres, dans ses proclamations, dans ses discours! Tout y révèle un improvisateur, et cependant tout y est pensé, mûri, arrêté, exprimé d'une manière nette, originale, piquante; c'est le bon sens qui se revêt de toutes les grâces de l'esprit gaulois, et qui assoupHt sous son génie une langue que devait parler plus tard Molière et Mad. de Sévigné. On ne peut le comparer qu'à luimême, on peut d'autant plus l'admirer qu'il n'eut ja

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l'amour-propre indomptable de la plupart des auteurs, et que, comme Lafontaine , il écrivit des chefs-d'œuvre sans s'en douter.

Comme roi, Henri IV fut grand, si nous établissons un point de comparaison entre lui et les souverains qui ont régné sur la France; il n'eut ni le génie militaire de Napoléon, ni la majesté fastueuse de Louis XIV, ni l'esprit j organisateur de Cliarlemagne , mais il dépassa de toute la tète la plupart des autres monarques français. Il eut un instinct admirable des besoins de la France et sut s'adi:'oindre un homme à la grandeur duquel il contribua et qui contribua à la sienne. Aidé de Sully , il encouragea puissamment l'agriculture, et malgré Sully, il fonda le commerce et l'industrie.

Quelques années de règne lui suffirent pour réparer les désastres de quarante ans de guerre ; il replaça la France ai; rang qu'elle avait perdu, et ce roi si pauvre, qu'il ne pouvait quelquefois payer les fournisseurs de sa table, élait craint et respecté. Quand il mourut, toute l'Europe avait les yeux sur lui, il en était l'arbilre. On s'est trompé cependant, quand on a salué le Béarnais du nom de Henri le Grand; mais on ne se trompe pas quand on l'appelle un grand roi. Il le fut par son courage, sa politique et sa rare inielligence des besoins de son royaume.

Quand les historiens jugent les princes, ils sont pour la plupart aussi indulgents pour l'homme privé qu'ils sont sévères pour l'homme public. Cependant ces deux hommes sont inséparables et s'expliquent mutuellement. Henri IV nous paraît grand, mais comme il le serait davantage si l'homme privé n'eût compromis l'homme public. Nous déplorons les nombreuses taches qui nous frappent dans sa vie, vie admirable par tant de côtés, méprisable par tant d'autres: son cgoïsme l'empêcha de se préoccuper des intérêts des autres; son orgueil lui fit haïr toute supériorité ; son ingratitude lui fit oublier les services de ses meilleurs amis; sa fureur du jeu l'endetta; son amour des femmes fit de sa cour un séjour permanent de scandale; à tous ces défauts, nous devrions dire ces vices, il joignit le mensonge cl le parjure ; les vices de l'homme privé se retrouvent dans presque tous les actes de sa vie publique; il écoiiîa ses passions plus encore que sc^ iulérOls. ra-

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rement sa conscience. Supposons Henri IV simple genlilliomme, il nous apparaîtra comme un Roquelaure de cour, et il descendra au-dessous de notre mépris. Nous ne comprenons pas les historiens qui glissent légèrement sur le caractère de l'homme privé , et lui ouvrent le trésor de leurs indulgences; ils ne refléchissent pas au mal immense que cet homme a fait à la France par les exemples qu'il lui a donnés. Quand le souverain s'avilit, les sujets sont portés à l'imiter, et si la moralité est la pierre angulaire de l'édifice social, qui osera soutenir que Henri IV ne l'ait fortement ébranlée? On admire l'homme qui a gagné des batailles sur les ligueurs et on ne flétrit pas celui qui ne sut presque jamais remporter une victoire sur son propre cœur. On le loue d'avoir fondé en France l'industrie et le commerce, ne mériterait-il pas plus de louanges s'il eût inauguré le règne des bonnes mœurs? On l'admire quand il déjouait les partis par l'habilété de sa politique, ne mériterait-il pas plus d'admiration si sa politique eût été droite. Il abandonna les huguenots : s'il l'eût fait par conviction, nous pourrions le plaindre sans le mésestimer. De quel côté donc que nous envisagions l'homme privé, nous sommes désillusionnes; il fut spirituel , brave, aimable, séduisant et fit de grandes choses, mais ces grandes choses ne peuvent forcer ni le respect, ni l'eslime de la postérité; nous sommes sévère, mais juste, et notre jugement n'est ni un caprice d'historien, ni une vengeance de huguenot : il est dicté par les faits.

Une mauvaise chanson a fait de Henri IV un roi populaire , mais il faudrait désespérer d'un peuple qui trouverait dans ce monarque l'idéal de son souverain. Quand les Français comprendront que la vraie grandeur des rois n'est pas seulement dans le génie politique, mais encore dans la droiture et la pureté des mœurs, Henri IV perdra beaucoup de son prestige. Le temps fait attendre ses arrêts, mais quand il les rend, ils sont irrévocables. Cependant malgré la sévérité de nos jugements, nous nous sentons à moitié désarnsés devant cette graiidc figure de nos guerres civiles et religieuses; et comme ces braves huguenots qu'il abandonna, nous ne pouvons nous cmpèchiT de l'admirer; il est si courageux ! de l'aimer un peu; il est «juclqucfois si bon!

L'homme qui avait asassiné le roi était né à Angoulême, et s'appelait François Ravaillac, il avait trente-deux ans; jeune il entra dans un couvent de Feuillants, d'où il fut renvoyé ; il se fit alors solliciteur d'affaires , perdit un procès important et fut accusé de meurtre; mais faute de preuves suffisantes, il fut absous; il s'établit alors à Angoulème, «oîi pour gagner sa vie il montrait aux enfants à prier Dieu en la religion catholique , apostolique et romaine. »

Cet homme qui appartenait à la famille des Jacques Clément et des Chatel crut rendre à son Église un service signalé en la délivrant d'un roi dont il ne croyait pas la conversion sincère ; avant de le faire il voulut l'engager à détruire des hérétiques et à cesser ses préparatifs de guerre qui, disait il, étaient dirigés contre les princes catholiques et contre le Saint-Père; or, plusieurs fois il fit le voyage de Paris afin de parler au roi ; il ne put parvenir jusqu'à lui , il crut alors que Dieu voulait sa mort. Une dernière fois il quitta Angoulème aux environs de Pâques avec l'intention formelle d'accomplir son crime. Pour s'y aguerrir il portait dans un sachet sur son cœur un peu de coton qu'il croyait être un morceau de la vraie croix et des amulettes sur lesquelles étaient écrits ces vers :

Qne toujours dans mon cœur Jésus soit vainqueur.

Arrivé à Paris le cœur lui, manqua ... il reprit le chemin de sa ville natale; arrivé à Étampes, ses regards tombèrent sufr un bas-relief représentant Vecce honio, il retourna aussitôt sur ses pas. «C'est, dit-il, la volonté de Dieu que j'accomplisse mon dessein.» On connaît le reste. Pendant les deux jours qui suivirent son crime il fut gardé dans l'hôtel de Pvetz. C'est là que le père Colon et un grand nombre de personnes furent le voir et lui parler. Son procès dura dix jours, il avoua son crime et fut condamné à mort.

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