LIVRE XXVIII
«Votre plus terrible jugement, lui dit le greffier, est l'indignation de celte foule, déclarez donc quels sont ceux qui vous ont poussé à commettre ce crime.
« Il n'y a que moi, dit Ravaillac qui l'ai fait.»
On fit approcher des chevaux qui commencèrent l'éeartèlement au milieu des imprécations sans cesse croissantes du peuple, plusieurs se mirent à tirer les cordes; enfin après une heure d'atroces douleurs, le meurtrier avait fini de souffrir. Il avait à peine cessé de vivre, que les assistants se ruèrent sur son cadavre et le frappèrent , les uns à coups de couteaux, les autres à coups de bâtons. On l'arracha des mains de l'exécuteur, on le déchira en morceaux qu'on traîna tout palpitants dans les rues, et qu'on brûla ensuite.
En retraçant ces scènes d'horreur, le cœur est saisi d'un profond dégoût, à la vue de ce peuple qui témoigne d'une manière si cruelle l'amour qu'il a pour son roi. L'assassin mérita la mort, mais fallait-il tout ce terrible appareil de supplice pour l'expiation de son crime? Ce peuple n'eût-il pas été plus digne , plus grand , s'il eût assisté silencieux au supplice du coupable; et quand on demanda pour lui les dernières prières, n'eût-il pas dû se rappeler les dernières paroles du Sauveur pardonnant à ses insulteurs et à ses bourreaux? Dans ces scènes déchirantes , le meurtrier, malgré l'horreur que nous inspire son crime, nous touche par sa constance et nous émeut par ses douleurs; nous le retranchons violemment de la société, n'est-ce pas assez? Faut-il encore, comme des sauvages, prendre un barbare plaisir à le voir mutilé, tenaillé, écartelé?
Est-ce Ravaillac seul qu'il faut rendre responsable de l'assassinat de Henri IV ? Nous serions heureux de le croire; mais malheureusement, derrière le maître d'école d'Angoulème, nous voyons la main mystérieuse qui l'a poussé h commettre son crime : cette main est celle de celui qui a semé dans son cœur la fatale idée qu'il ferait de son couteau une clef pour s'ouvrir le ciel. S'il n'eût pas entendu professer la doctrine de la légitimité du régicide, eût-il jamais eu l'idée de son parricide?
Dans ce monde, où le superficiel est si commun, on ne s'arrête qu'aux faits, quand c'est aux causes qu'il faut remonter, puisque c'est là seulement que se trouve l'explication des événements qui nous étonnent d'abord, mais qui cessent de nous surprendre quand nous en saisissons les premiers germes. Nous trouvons donc logique l'attentat de Ravaillac; il avait si souvent entendu dire que celui qui tue un tyran fait une action méritoire de la vie éternelle, qu'il tint a commettre cette action : S'il ne l'eût pas fait d'autres l'eussent tenté. Philippe II ennoblissant la famille de l'assassin du prince d'Orange, Sixte-Quint approuvant le meurtre de Henri III, les prédicateurs de la ligue, prêchant ouvertement le régicide, avaient suspendu un glaive sur la tète de tout prince qui oserait se déclarer indépendant de l'église.
Il se rencontra donc un homme dans le cœur duquel cette semence tomba, elle s'y développa avec force.... On connaît le reste. La société voulut une expiation, elle eut lieu : elle fut horrible et cependant le bourreau n'atteignit pas les grands coupables. On ne frappa qu'un homme, mais les maximes qui avaient armé cet homme ne furent pas exécutées en place de grève; elles demeurèrent dans le sol de la nation comme une plante vénéneuse. Ah! c'est moins contre Ravaillac que contre elles qu'il faut pousser un cri d'indignation afin de les faire rentrer dans les abîmes de l'enfer d'où elles sont montées.
Ravaillac eut-il des complipes? Plusieurs historiens le croient, les uns nomment d'Epernon, les autres la Reine, et cependant lorsqu'on lit avec attention les pièces de son procès, qu'on assiste à tous ses interrogatoires, qu'on recueille les paroles que lui arracha la torture, on arrive à cette conclusion qu'il n'eut d'autre complice que les maximes jésuitiques. Ravaillac ne fut donc que la main qui frappa le prince qui eut l'idée d'inaugurer en f^jance le règne de la tolérance : cette idée était grande, généreuse, il en fut le premier et le plus célèbre martyr.