LIVRE xxn
soulagerai.» Abandonné des hommes , il connut d'une manière plus intime l'union avec Dieu, union qui, embellissant tout, fait d'un cachot un sanctuaire, et d'un bûcher une marche pour s'élancer vers les cieux. Il nous apprend lui-même le secret de sa force dans une lettre qu'il écrivit à l'un de ses fils. «Je veux vous parler, lui dit-il, de ma disposition : elle s'améliore , mais ce ne sont pas mes médecins qui en sont cause , c'est une continuelle et ardente prière, que je fais à Dieu, qui a eu pitié de moi, selon son ancienne miséricorde, car j'ai au moins cette commodité que je puis toujours lire et écrire, ce qui sont mes consolations. Ma principale étude est les écritures auxquelles j'estime profiter de plus en plus; et c'est le précieux trésor que j'ai trouvé, qui me donne un contentement inexprimable. Toutes choses au prix ne sont que vanité. Ma patience croît et ma consolation attend l'accomplissement des promesses de Dieu , qu'il fait à ceux qui sont en extrême aflliction. — Je suis ici, dit-il, en terminant, comme dans le taureau de Phalaris plus maltraité qu'un parricide. Dieu veuille que je pardonne à mes ennemis , comme David et Job ont pardonné aux leurs. J'ai été éprouvé jusqu'au dernier degré, mais j'y ai appris beaucoup. Il y a encore du mal à passer pour le corps dont nous sommes membres, mais le refuge est certain , il ne faut pas penser qu'étant hors d'ici, je sois hors de toutes mes misères, car il faut
Ïarachever la course en souffrant, mais il y a des relâches, e puis dire avec David, encore que je ne sois qu'un vermisseau,-Dieu m'a plongé jusqu'au fond des fosses noires et terribles, mais la fin sera heureuse ; Dieu prépare un bel œuvre. Nous ne devons pas nous enquérir de ce que sera, mais le supplier de parfaire ce qu'il a commencé, je ne perdrai rien en mon martyre, puisque j'ai trouvé le trésor caché. »
Ce fut pendant les heures de sa longue captivité (elle dura cinq ans) que Lanoue écrivit ses admirables Discours poUliques et miliiaircs qui l'ont placé parmi les meilleurs écrivains du seizième siècle. Juste, impartial, modéré, il rend justice à tout le monde, excepté à lui-même. Il y oublie de parler de ses propres exploits.'
1. Haag, France protestante, ai'ticle Lanoue, 12= partie, page 293. £V. 2
La haine de Philipjie IT pour le noble prisonnier, était celle d'un tigre altère de sap ' , qui ne laisse vivre sa proie N que dans la crainte de fortes reiirésaiiles; il consentit cependant à un échange, sous la condition que son prisonnier se laisserait crever les yeux. Lanoue y eût consenti, tant sa position était lamentable'. Le jour de la délivrance se leva enfin pour lui au moment où il avait fait ses adieux à la vie et s'était habitué à voir son t«mb%iu dans sa prison : il fut échangé contre le comte d'Egmont.
Nous ne suivrons pas le brave gentiliiomme sur les nouveaux champs de bataille où il fit preuve de sa bravoure accoutumée. En 1591 nous le trouvons en Bretagne; de tristes pressentiments l'assiégeaient en entreprenant cette campagne, qui devait être sa dernière. «Je vais, disait-il à ses amis , mourir à mon gîte comme le bon lièvre. Durant le siège de Lamballe, il monta sur une échelle pour examiner l'état de la brèche; au moment où il l'observait avec attention , il fut atteint légèrement d'une balle à la tète; il chancela, perdit l'équilibre et tomba.
La blessure fut d'abord jugée peu dangereuse, mais laissons à un témoin oculaire le soin de nous raconter les derniers moments de Bras-de-fer. «Le IS'jeur après midi, raconte Monlmarlin, il eut une paralysie sur la langue et avait peine à parler, reposa quelque peu cette nuit; le lendemain de bon matin, ledit sieur de Montmartin l'alla trouver, qui reconnut bien qu i! n'y avait plus d'espérance en sa vie. Il commença à prier Dieu ardemment, et avec les yeux élevés au ciel, sanglots et soupirs, attirait ha miséricorde de Dieu ; la parole et la connaissance lui continuèrent jusques un bon quart d'heure devant sa mort, bien qu'il y (Sût peine à l'entendre, et peu devant mourir, pleura, et avec le doigt proche du petit essuyait les larmes et du reste de la main les couvrait. Alors lui commencèrent les convulsions et les agonies de la mort le prirent, et le dit sieur de Montmartin lui dit en lui tenant la main : Souvenez-vous, Monsieur, du passage de Job, qui dit: «Je sais que mon rédempteur vit et qu'il se tiendra le dernier sur la terre et que mes os et ma chair verront mon Dieu en sa
1. Correspondance de François de Lauoiie, récemmeut publiée par M. Kcrvyu de Volkaoï-sbckê ; Gand et Paris, 1S54, in-8«.