LIVRE XXII
face.» et en le pinçant sur la main, lui dit: «Monsieur, vos os et votre chair le verront , ne le croyez-vous pas t Alors il leva la main au ciel et la tint longtemps en l'air, allongeant le maître doigt, et nous regardant du même œil qu'il nous menait à la guerre, et aussitôt rendit l'esprit.»* Lanoue avait accompli sa soixantième année quand, de ee monde de misère, il passa à un monde meilleur. Devant celte noble figure de nos g«erres civiles, ses ennemis ont été obligés de rendre hommage à sa bravoure dans les combats, à sa fidélité en sa parole, à sa sagesse dans les conseils, à sa constance dans les revers, à sa modestie dans les victoires, à sa foi vive et humble en Celui qu'il aimait comme son Sauveur et qu'il adorait comme son Dieu. '
Quatre ans auparavant le grand jurisconsulte Othman terminait ses jours à Bàle, après avoir été mêlé à tous les grands événements de son siècle. Peu d'hommes ont fait plus que lui l'expérience de ces mélancoliques paroles de Job : «L'homme né de femme naît pour souffrir comme l'étincelle pour voler en haut. » Il eut à lutter contre des ennemis puissants, la misère et les deuils domestiques, mais rien ne put abattre cet homme de fer; «du jour, dit M. Sayous, oii son nom commença à être prononcé avec applaudissements jusqu'à la fin de sa carrière , il ne cessa d'être accablé d'autant de misère que de renommée. Il supporta l'acharnement de la mauvaise fortune sans que sa foi et sa confiance en Dieu en fussent un instant affaiblies. » *
Caractère ardent, nature impressionnable, il ne sut pas toujours éviter les écarts de la pensée, ces écueils où sombrent quelquefois les grands esprits; le célèbre auteur de la Gaule franque croyait à l'alchimie, et cherchait dans les creusets de son laboratoire la pierre philosophale , afin de n'être plus aux prises avec la misère ; le malheur rend crédule, et quelquefois, hélas, il fait perdre aux natures les plus indépendantes cette noblesse de caractère qui est