LIVRE XXII
fatigués d'un siège dont l'issue leur paraissait plus que
douteuse, quittèrent son armée, qui, en quelques jours, de dix mille cavaliers fut réduite à cinq mille; pour surcroît d'infortune , las Allemands , livrés à l'ivrognerie , étaient décimés par la maladie. Une seconde fois il voyait ses plus belles espérances s'évanouir. L'approche du duc de Parme lui fit lever le siège de Rouen le -20 août 159-2' sans avoir pu forcer son tenace adversaire à accepter la bataille; sa position devenait de jour en jour plus critique, sa belle armée se dispersait , ses plus braves gentilshommes avaient été tués , sa caisse était vide. Une balle lui ramena la fortune. Farnèse , blessé le 25 avril devant Caudcbec , fut contraint , par suite de ses douleurs intolérables , de remettre à Mayenne le commandement. ■
Mayenne continua le siège de Caudebec qu'il prit bientôt après ; mais il ne s'aperçut pas que ses troupes étaient dans une position où le roi pouvait facilement les renfermer entre la Seine et la mer. Quand il l'entrevit, c'était trop tard. Henri IV que ses gentilshommes avaient rejoint, honteux de l'avoir abandonné , le tenait resserré comme dans un cercle de fer. Le péril était grand : d'un côté la Seine lui coupait la retraite, de l'autre les troupes royales demandaient avec ardeur la faveur d'une bataille. Il était désespéré, voyant s'approcher le moment où il serait contraint de déposer les armes. Le roi et Farnèse furent ses deux sauveurs; l'un par son imprévoyance, l'autre par l'une de ces tactiques qui révèlent le grand homme de guerre. Le premier, qui voyait les ligueurs arrêtés par la Seine large comme un bras de mer, n'eut pas même l'idée qu'ils pourraient se sauver à travers ses flots. Ce qu'il crut impossible, Farnèse le réalisa sous ses yeux; il fit préparer à Rouen de grandes barques plates couvertes d un plancher sur lequel il se proposait d embarquer sa cavalerie et son artillerie; il commanda d'autres barques qui
1. De Thou, liv. CHI, p. 65. — Mémoii'es de l'Estoile, année 1592. — Davila, liv. Xn.
2. Bentivoglio , Guerra di Fiandra, p. II, liv. VI, p. 163. — SuUy, Économies royales, t. II, ch. 5.
devaient servir de remorqueurs; tout s'exécuta avec une grande célérité. A l'insu du roi, le 15 mars io'ôi tout fut prêt; le reflux de la mer amena la flotilie irnnrovisée de kouen à Caudebec, et dans la nuit du 20 au 21 du même mois , l'embarquement eut lieu. Le lendemain, le baron de Biron vit du haut d'une colline des bateaux qui traversaient le fleuve emportant avec eux Farnèse et son armée. Tous les efforts du roi furent vains; l'armée de la ligue était sauvée, grâce à Parme, qui lui avait préparé une retraite que les troupes royales ne purent lui couper. Après avoir couru le plus grand danger, elle arriva à Saint-Cloud.'
Henri IV recevait une nouvelle leçon de tactique militaire de cet homme qui, souffrant et à moitié mort, n'avait rien perdu de son génie et justifiait aux yeux de l'Europe répithète insultante de carabin qu'il lui avait donnée. Mayenne n'était pas moins humilié. Parme lui avait reproché durement son impéritie qui avait compromis le salut de son armée; il s'était retiré à Rouen découragé et malade, et sentant de plus en plus qu'il manquait de ce qui fait l'homme de parti. Il n'était pas éloigné de se rallier au roi, s'il pouvait le faire sans danger pour la religion, et avant tout, si sa soumission lui était chèrement payée. Il chargea Villeroi d'ouvrir des négociations avec Henri IV qui l'accueillit d'autant plus favorablement qu'il avait chargé Duplessis de foire au général ligueur des ouvertures de conciliation. Mayenne exigeait du roi la promesse de rentrer dans l'église catholique quand il se serait fait instruire. L'austère négociateur du roi qui ne connaissait en politique que la ligne droite, répondit que si son maître le faisait, il agirait en athéiste; cela cependant n'eût pas arrêté Henri IV si Mayenne n'eût pas fait pour lui et pour les siens des demandes trop exorbitantes pour être acceptées. Le résultat de toutes ces négociations n'eut d'autre eifct que de dévoiler le prince lorrain et de montrer en lui un homme plus
1. Madiicu, t. Il, p. 105. 110. — Bentivoglio, liv. XVI. — Mémoires de Mornay, t. V, p. 334. — D'Aubigiié, liv. 111, chap. 15, p. 266. — Davila, liv. XIII. — De Thou, iiv. CIII.