LIVRE XXII
des royaumes , planta son drapeau victorieux au Kremlin et sur le sommet des pyramides , et tomba , épuisée d'hommes et d'argent, avec son maître à Waterloo, d'où elle se releva avec des libertés, qu'elle ne sut pas conserver; trois fois les descendants du Béarnais prirent avec tristesse le chemin de l'exil ; et aujourd'hui, ce Paris, que leur ancêtre échangea contre une messe , ne conserve d'eux que ce qu'un peuple conserve de ses anciens maîtres, des statues, des monuments et quelques stériles souvenirs.
Si, doué de la seconde vue, Henri IV eût pu, au moment de son abjuration , voir ce que sa conversion donnerait à la France et à sa race , il n'eût pas hésité. Il eût demandé à son épée, et non à un parjure, le soin de mettre sur sa tête la couronne de ses aïeux; peut-être eût-il réussi : mais, s'il fût mort en soldat, il eût laissé un nom aussi grand et une réputation plus pure.
Immédiatement après la cérémonie de Saint-Denis, le roi se hâta d'écrire à toutes les bonnes villes du royaume, pour leur apprendre la grande nouvelle de sa conversion ; «enfin nous avons, Dieu merci, écrivait-il à leurs magistrats, conféré avec les prélats des points sur lesquels nous devrions être éclairci, et après la grâce qu'il a plu à Dieu de nous faire par l'inspiration de son Saint-Esprit, que nous avons recherché de tous nos vœux et de^ tout notre cœur pour notre salut, nous avons reconnu l'Église catholique, apostolique et romaine être la vraie Eglise de Dieu , pleine de vérité et laquelle ne peut errer; nous l'avons embrassée et sommes résolu d'y vivre et mourir.» '
Henri IV écrivit en même temps au pape dont l'appui lui était nécessaire pour désarmer les ligueurs qui déclaraient ne vouloir jamais reconnaître pour monarque un hérétique excommunié. «Très-saint Père, disait Henri IV au pontife, je me suis volontiers soumis, le dimanche 25 juillet; j'ai ouï la messe et joint mes prières à celles des
1. Mss. de Béthune, n»9114/91 (25]umet 1593). — Capefigue, Henri IV et la ligue, vol. VI, p. 339.
bons catholiques, comme incorporé à ladite église avec ferme intention de persévérer toute ma vie et de rendre l'obéissance et le respect dus à Votre Sainteté et au Saint-Siège, ainsi qu'ont fait les rois très-chrétiens mes prédécesseurs.» Il lui annonçait enfin l'envoi d'une ambassade'. Sa conversion accomplie, Henri IV était conséquent avec lui-même; sa démarche auprès du pape, que quelques historiens qualifient de servile, n'était que la conséquence de son abjuration et une réponse immédiate faite à la protestation du cardinal de Plaisance contre la cérémonie du 23 juillet. Quand cet orgueilleux prélat déclarait «que le pape seul pouvait connaître de cette affaire»', il était naturel que le roi s'adressât au seul homme qui pût lever l'anathème qui pesait sur lui. Au légat il opposa le pape; c'était de la bonne et habile politique. Il eût atteint facilement son but, si le prêtre qui l'avait excommunié eût été sur le trône pontitical; mais son successeur, le faible Clément XIII, n'était qu'un pâle reflet de l'indomptable Sixte-Quint. La main de Philippe II pesait trop lourdement sur lui , pour qu'il pût, par une prompte absolution, répondre à l'impatience du nouveau converti.
Les protestants sentirent vivement le coup funeste que l'abjuration portait à leur cause ; ils courbèrent la tête , les uns humiliés, les autres douloureusement impressionnés. Ceux qui étaient plus politiques que religieux, laissaient éclater leur colère et appelaient ingrat le maître qu'ils avaient servi avec tant de fidélité et qui les abandonnait au moment où, plus que jamais, ils étaient décidés h verseï pour lui la dernière goutte de leur sang; ceux qui étaient, avant tout, huguenots et qui comprenaient la haute importance de ces paroles de nos livres saints « que servirait-if à im homme d'avoir le monde entier s'il perdait son âme, » gémissaient de voir leur maître renier la religion du Christ pour celle de l'antéchrist romain, et devenu ainsi le pervertisseur de ses sujets. « C'est dans l'angoisse et le trouble,