‹ Histoire de la réformation française (volume 2)Chapitre 35 sur 235 · LIVRE XXII · texte numérisé non relu

LIVRE XXII

écrivait Théodore de Bèze à GrjTiée , que je songe à la chute de ce prince sur lequel reposaient tant d'espérances et qui vient de contrister si cruellement l'Église de Dieu et ses anges ! Je ne m? console que par la pensée de n'avoir manqué à aucun de mes devoirs envers le roi ; je lui ai adressé une longue et sérieuse lettre qui devait produire sur lui quelque impression, si le message était arrivé à temps à travers les mille difficultés de la route.» '

La nouvelle de l'abjuration du roi fit une pénible impression en Allemagne et en Angleterre. La reine Elisabeth à qui Henri lY apprit sa grande décision laissa éclater sa douleur plus politique que religieuse dans la lettre suivante :

«Ah quelles douleurs ! et quels regrets et quels gémissements j'ai sentis en mon âme parle son dételles nouvelles que Morlans m'a contées! Mon Dieu, est -il possible qu'aucun mondain respect dût effacer la terreur que la crainte divine menace! Pouvons-nous, par raison même, attendre bonne séquelle d'actes si iniques? Celui qui vous a maintenu et conservé par sa merci, pouvez-vous imaginer qu'il vous permît aller seul au plus grand besoin? Or, cela est dangereux de mal faire pour en espérer du bien; encore espérais-je que plus saine inspiration vous adviendra. — Cependant je ne cesserai de vous mettre au premier rang de mes dévotions pour que les mains d'Ésaû ne gâtent les bénédictions de Jacob. Et où vous me promettez toute amitié et fidélité, je confesse l'avoir chèrement méritée, et ne m'en repentirai, pourvu que ne changiez de père (autrement ne serai pour vous que sœur bâtarde de par le père) ; car j'aimerai toujours plus le naturel que l'adopt; je désire que Dieu vous guide en droit chemin et meilleur sentier. Votre très-assurée sœur, Sire,, à la vieille mode; avec la nouvelle je n'ai que faire. Elisabeth. » '

1 . Cette lettre n'arriva qu'après l'abjuration. — Bulletin de l'histoire du protestantisme français, année 1552, p. 40.

2. Bibliothèque royale, mss. de Colbert, in-fol. , M. R. D., >ol, eoté 16, fol. S29.

HISTOIRE DE LA RÉFORMATION FRANÇjI ISE.

Pendant que les réformés laissaient éclater leurs menaces et leurs douleurs, que faisaient les ligueurs? Ils passaient tour à tour de la consternation à la colère et de la colère à la consternation. Au Heu de voir dans l'abjuration le triomphe de leur cause, ils ne voulurent y voir qu'un leurre. Après avoir vainement tenté de monter sur le trône par les armes, le Béarnais essayait d'y monter par une conversion; c'était évident. La cause du catholicisme paraissait plus menacée que jamais; la plus vulgaire prudence faisait donc aux partisans de la Sainte-Union un devoir sacré de ne pas déposer les armes et d'être plus vigilants que jamais.

Quelques historiens ont accusé les ligueurs d'avoir manqué de logique dans cette circonstance; selon eux, ils auraient dû faire immédiatement acte de soumission , puisque Henri IV, doublement fils de Saint-Louis par le sang et par la foi, satisfaisait aux exigences de la religion et de la politique. Au lieu de voir l'abjuration avec défiance, ajoutent-ils, ils auraient dû acclamer en elle le triomphe de leur cause, puisqu'ils étaient délivrés de la crainte d'avoir un roi huguenot. Soyons plus justes à leur égard. Dans ce moment difficile ils furent plus que logiques, ils furent prudents; en effet, le roi ne leur inspirait aucune confiance, ni par ses mœurs, ni par son passé. Ce prince licencieux qui, par intérêt, se convertissait, avait déjà une fois renié le catholicisme, ne pouvait-il pas le renier une seconde fois? Fallait-il donc lui ouvrir les portes de Paris et mettre dans ses mains les clefs de toutes les bonnes villes du royaume? Les ligueurs raisonnaient juste. Quand un homme a une fois manqué à sa parole, il perd le droit d'être cru, et plus tard, quelques droites que soient ses intentions , il efface difficilement les impressions premières. C'était le cas de Henri IV qui s'était fait catholique sans conviction, mais qui, sincèrement, voulait demeurer catholique.

Les ligueurs raisonnaient bien, mais ils agirent mal; d'une cause bonne ils firent une cause détestable; leurs excès gâtèrent tout. Leurs prédicateurs furent d'une vio-

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