LIVRE xxm
Ceux qui sont crus d'un chacun ne pas croire en Dieu , vous ont fait jurer les images et les reliques , le purgatoire et les indulgences. Vos pauvres sujets , par ce même chemin, vous voient mener plus outre. Ils voient que vous envoyez faire soumission à nome; ils savent que l'absolution ne peut être sans pénitence; ils lisent qu'en pareil cas les papes ont imposé à vos prédécesseurs de passer outre-mer contre les infidèles. Ils se résolvent donc, Sire, que le pape , au premier jour, vous enverra l'épée sacrée; qu'il vous imposera la loi de faire la guerre aux hérétiques, et sous ce nom comprendra les plus chrétiens, les plus loyaux Français , la plus sincère partie de vos sujets. Cet arrêt vous sera dur de prime face; il offensera votre bon naturel. — Faire la guerre à mes serviteurs ! ceux de qui j'ai bu le sang en ma nécessité! — Mais on a prou de moyens pour les vous adoucir, Sire, vous avez tant fait, il faut plus passer outre... Aux soupçons s'iijoutent des effets, indices des mauvais desseins de ceux qui vous possèdent, et précurseurs de plus dangereux à l'avenir. Le prêche déjà exilé de votre cœur, afin de les bannir en conséquence de votre maison; car qui le voudra n'y pourra vivre, ou vous y servir sans servir Dieu , exilé même de vos armées, afin de les reculer de votre service, et conséquemment . des charges et honneurs ; car quel homme de bien y pourra subsister, en danger tous les jours d'être blessé, d'être tué, sans espoir de consolation, sans assurance seulement de sépulture? Qu'on minute d'exclure tous ceux de la religion des principales charges de l'Etat, de la justice, des finances, de la police; de telles faveurs, selon leur modestie et patience , ils prennent à témoin Votre Majesté
Su'ils ne l'ont guère importunée; mais vous supplient aussi e juger s'il est raisonnable qu'ils fassent ce tort à leurs enfants, de les eu rendre privés... Vous ne prendriez plaisir de leur voir un protecteur, vous seriez jaloux s'ils s'adressaient ailleurs qu'à vous. Sire, voulez-vous bien leur ôter l'envie d'un protecteur, ôtez-en la nécessité; soyez-le donc vous-même, continuez, dessus eux, ce premier soin, cette première affection; prévenez leurs supplications par un plein mouvement, leurs justes demandes, par un voloiilaire octroi des choses nécessaires.»' 1. Mémoires de Duplessis-Mornay, t. Y, p. 534 -535.
La lettre de Duplessis blessa Henri FV sans l'étonner ; il voulut le voir seul, afin de s'accoutumer au visage des réformés et à leurs remontrances. L'entrevue eut lieu à Chartres. Le roi s'efforça de justifier son changement de religion et blâma ceux des protestants qui l'avaient imité , parce qu'ils n'avaient pas les mêmes raisons que lui pour abandonner la foi de leurs pères. «Je me suis, lui dit-il, sacrifié pour mon peuple et le repos de nos églises. » Cette confession toucha peu Mornay, il crut cependant son maître sincère quand il l'assura que son affection pour les protestants était toujours la même.
Les catholiques qui redoutaient de voir le roi et les députés en présence, s'efforçaient de perdre les protestants dans l'esprit du monarque et dans 1 opinion publique; ils faisaient circuler des bruits étranges et calomnieux; ils accusaient même Mornay d'avoir voulu faire à Saumur une Sainte-Barthélémy de catholiques, pour venger les réformés de ce qui leur était arrivé vingt et un ans auparavant aux matines de Paris. Ce bruit , que l'honorabilité bien connue de Duplessis aurait dû faire rentrer dans l'ombre, prit une telle consistance que l'accusé crut devoir porter plainte au parlement qui, tout en constatant la calomnie, ne donna pas au plaignant la satisfaction qu'il avait droit d'attendre.'
Les menées des catholiques ne purent cependant empêcher les députés d'arriver jusqu'au roi; celui-ci eût bien voulu les éviter, mais l'expérience qui lui avait appris tout ce qu'il y avait de fort et d'indomptable chez les huguenots quand ils étaient sous le joug d'une injuste op-
ression, craignit de les mécontenter; il les reçut à Mantes.
'entrevue eut le caractère de contrainte et de réserve qu'elle devait naturellement avoir ; les députés forent respectueux, mais fermes, et firent entendre au monarque de rudes et austères vérités. Le roi se contint; il sentait que les plaintes étaient justes et que ce n'était pas le moment de rompre. Il les écouta avec une grande bienveillance ,