‹ Histoire de la réformation française (volume 2)Chapitre 5 sur 235 · LIVRE XXII. H · texte numérisé non relu

LIVRE XXII. H

1" avril 1543. Orphelin de bonne heure, le jeune gentilhomme fut destiné au barreau par sa mère ; l'un de ses oncles se chargea de son éducation , car sa famille était trèspauvre, quoique de très-ancienne noblesse. L'enfant fut mis au collège d'Avignon, il s'y fit remarquer par son application , la surprenante sagacité de son esprit et son goût pour le métier des armes. Quand il eut terminé ses humanités, son oncle l'envoya à Paris pour étudier le droit. Si son protecteur eût vécu, le nom de Lesdiguières se fût probablement perdu dans les salles des Pas perdus d'un palais de justice ; sa mort en fit un grand capitaine. Libre de suivre ses goûts, le jeune étudiant abandonna gaîment ses livres de jurisprudence et alla dans le Dauphiné où il s'enrôla comme simple archer dans la compagnie d'ordonnance de Gordes. Ce fut là le premier échelon de sa grande fortune. L'archer devait ua jour être plus puissant qu'un roi dans cette même province du Dauphiné où il n'était alors qu'un soldat ignoré; mais il était du nombre de ces hommes qui portent, suivant l'expression pittoresque de Louis XVIII, le bâton de maréchal de France dans leur giberne.

Le jeune soldat, sous la direction d'un précepteur qu'on lui avait donné, avait été rendu attentif à la foi des réformés; il l'avait embrassée avec ardeur; son zèle avait touché sa mère qui, à son tour, avait abandonné Rome pour la foi des persécutés. Quand la première guerre civile éclata , Lesdiguières se joignit à ceux de ses coreligionnaires qui défendirent si vaillamment leur vie contre les troupes de Charles IX. C'est alors que commença pour lui une séfie de succès et d'actions d'éclat qui ne tardèrent pas aie faire connaître. Au siège de Sisteron il attira sur lui l'attention de Beaujeu : «"Voilà , dit ce chef au célèbre capitaine Fumeyer en lui montrant le jeune archer, un jeune gentilhomme qui fait des merveilles; s'il vit, il ira loin.» Ces paroles prophétiques reçurent plus tard leur plein accom-

Elissement. A dater de ce moment, l'histoire nous montre esdiguières s'élevant, par son courage et par son génie mihtaire, aux plus hauts grades de l'armée, inscrivant un fait unique dans les annales militaires : celui d'un capitaine qui , dans sa longue carrière , comptait des succès et presque pas de revers.

12 IIISTOmE DE LA RÉFORMATION FRANÇAISE.

En 1501, l'archer de la compagnie de Gordes enlevait aux callioliques l'importante ville de Grenoble. Florent Saint-Julien, son secrétaire, fut envoyé par le vainqueur à Henri IV pour lui annoncer cet important succès et lui demander pour son maître le gouvernement de Grenoble. Le conseil du roi s'étonna qu'un huguenot osât aspirer à un poste si considérable ; il repoussa la demande avec des paroles insultantes pour Lesdiguières. «Messieurs, répondit fièrement Florent Saint-Julien aux membres du Conseil, puisque vous ne trouvez pas bon de donnera mon maître le gouvernement de Grenoble, avisez au moyen de le lui enlever.» On laissa à Lesdiguières le gouvernement qu'on se sentait impuissant de lui ôter.

Le général huguenot avait toutes les qualités qui font le grand capitaine, le courage, l'élan, la prudence, la tactique militaire, l'art d'éleclriser les soldats et de leur donner une confiance sans limites dans leur chef. L'homme était au-dessous du soldat : il était plus ambitieux que religieux, intéressé, de mœurs suspectes, huguenot d'abord par imitation, plus tard par habitude, prêt à tous les événements pourvu qu'ils concourussent à sa fortune , la seule divinité qu'il aimât réellement. •

Tous les partis^étaient vivement préoccupés de la prochaine tenue des Etats; chacun sentait qu'on touchait à un prochain dénouement et faisait des efforts pour qu'il eût lieu dans ses intérêts. Un grand capitaine qui venait de disparaître de la scène du monde ouvrait un libre champ aux ambitions. Farnèse était mort des suites de sa blessure. Depuis le jour où une balle vint relever la fortune de Henri IV, il n'avait fait que languir; il expira le 2 décembre 1592, à peine âgé de quarante-cinq ans, dans la plénitude de toutes ses facultés; sa mort fut aussi nuisible à Philippe II que le naufrage de l'Armada et porta à sa forlune un coup irréparable. Mayenne ne s'associa pas aux douleurs des ligueurs; il ne pouvait aimer l'homme qui i'accnbiait de son incontestable supériorité; il sentait d'ailleurs que Farnèse debout, il risquait d'être écrasé entre

î. Ha^ft , l'iance protestante , article François de Doane, lettre B.

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