‹ Histoire de la réformation française (volume 2)Chapitre 58 sur 235 · LIVRE XXIII · texte numérisé non relu

LIVRE XXIII

eurent lieu à huis clos. Antoine Arnaud, le père de cet autre Anioine Arnaud qui devait plus tard s'immortaliser dans ses luttes contre les jésuites, plaida pour le recteur: Dollé porta la parole pour les curés de Paris.

Les avocats des demandeurs parlèrent avec une violence inouïe; leurs discours, hérissés de grec, de latin et de citations, ne manquèrent ni d'habileté, ni d'une certaine éloquence. — Cependant , à force de fiel et de haine , ils dépassèrent le but et rendirent presque intéressants ceux sur la tête desquels ils appelaient l'anathème du ciel et l'exécration des hommes. Arnaud surtout méconnut complètement le caractère fondamental de la société de Loyola; pour la rendre plus odieuse, il la montra dévouée à l Espagne.

Les faits articulés étaient vrais; mais l'avocat méconnut étrangement le caractère constitutif du jésuite; — trois siècles ont prouvé qu'il n'est ni Français, ni Italien, ni Espagnol, ni Autrichien, mais nlui;y> sa patrie n'est ni Madrid, ni Paris, ni Naples, ni Venise, elle n'est pas même Rome, quoiqu'il se proclame le sujet le plus soumis du pape; le Lut de sa société est de tout embrasser pour tout dominer. Jamais Protée n'eut plus de figures, jamais caméléon n'eut plus de couleurs.

Arnaud fut plus dans le vrai quand il accusa la société de tenir école de régicide. «Mais à quoi est-ce que je m'arrête? s'écria-t-il; à des calomnies contre les morts? Hé ! ils ont voulu massacrer les vivants. Ne iut-ce pas dans le collège des jésuites à Lyon , et encore dans celui des jésuites à Paris, que la dernière résolution fut prise d'assassiner le roi au mois d'août mil cinq cent quatre-vingt treize. La déposition de Barrière, exécuté à Melun, n'estelle pas toute notoire, et n'a-t-elle pas fait trembler et tressaillir tous ceux qui ont le cœur vraiment français, tous ceux qui n'ont point bâti leurs desseins et leurs espérances sur la mort du roi? iNe fut-ce pas Varade , principal des jésuites, choisi tel par eux comme le plus homme de bien et le meilleur jésuite, qui exhorta et encouragea ce meurtrier, l'assurant qu'il ne pouvait faire œuvre au monde plus méritoire que de tuer le roi, encore qu'il fût catholique et qu'il irait droit en paradis ; et pour le confirmer davantage en cette malheureuse résolution, ne le fit-il pas

confesser par un autre jésuite duquel on n'a pu savoir le

nom et qui est, par aventure, encore en cette ville, épiant de semblables occasions? Quoi plus, ces impics et exécrables assassins ne communièrent-ils pas encore ce Barrière, employant le plus précieux et le plus sacré mystère de la religion chrétienne pour faire massacrer le premier roi de la chrétienté? »

L'avocat termina en demandant «que dans le délai de quinze jours les jésuites fussent expulsés du royaume, sous peine, pour celui qui n'obtempérerait pas aux ordres de la cour, d'être condamné comme coupable d'avoir attenté sur la vie du roi. »

Dollé, l'avocat des curés de Paris, déploya, dans son plaidoyer, moins de violence et plus d'habileté qu'Arnaud; comme son collègue , il sacrifia au mauvais goût de l'époque, et c'est de lui qu'on peut dire :

«Qui nous délivrera des Grecs et des Romains?»

Pour prouver qu'on doit chasser du milieu des Français des étrangers qui introduisaient dans le royaume un nouvel ordre de choses, il commença ainsi son discours: «Le sénat de Rome, Messieurs, ayant condamné les sacrifices d'Isis et de Sérapis, ordonna que leur temple serait ruiné, afin que les prêtres Isiaques perdissent à jamais l'espérance de s'y habituer. Ceux qui eurent charge de cette exécution furent saisis d'une frayeur superstitieuse et n'y osèrent mettre la main , de peur qu'en violant les autels de ces dieux étrangers ils ne fussent foudroyés comme on les en menaçait; mais le consul Emilius Paulus, assuré que tout ce qu'un citoyen faisait pour le bien de son pays était agréable à Dieu, dépouilla sa robe de pourpre, prit la hache en main et le premier enfonça la porte pour encourager les autres à faire comme lui. Il est aujourd'hui question de savoir si on doit chasser du milieu de nous des étrangers qui introduisent un nouvel ordre qui n'est pas approuvé par l'Église gallicane, desquels la vie, les mœurs et la doctrine sont condamnés depuis longtemps on l'esprit de tous les gens de bien; narcaque, sous prétexte de piété et de dévotion, ils sapent peu à peu les fondi ments de l'Etat, débauchent le peuple de l'obéissance naturelle qu'il

Page 1