‹ Histoire de la réformation française (volume 2)Chapitre 59 sur 235 · LIVRE XXIII · texte numérisé non relu

LIVRE XXIII

doit à son foi ; lui dérobent le cœur de ses sujets pour les donner en proie au plus grand, au plus dangereux des ennemis de la France, qui bâtit de ses ruines, et, comme un cruel Python, cherche à dévorer ses enfants.»

Après la part faite au mauvnis goût, on admire comment Dollé serre de près ses adversaires et dévoile les ruses de leur politique; il cite les articles secrets de leur société, qui sont les plus importants de leur constitution; montre que leur danger n'est pas d'avoir des règles comme les autres corporations; mais de ne pas en avoir du tout, ce qui leur permet de prendre tous les masques et tous les visages; il les montre enfin s'élévant au-dessus des autres ordres , du clergé régulier et même des évéques , promenant leur indépendance partout , et partout se rendant redoutables, même à Rome, de laquelle ils tiennent tous leurs privilèges exorbitants. Quand l'orateuraborde la question du régicide , il presse en rude logicien ses adversaires et atteint la véritable éloquence du barreau; il suit hardiment les jésuites sur leur terrain de défense dans l'affaire de Barrière. «Je vous supplie, Messieurs, dit l'avocat en s'adressant à la cour, de les écouter attentivement: ils disent que Varade, ayant ouï Barrière, qui lui demandait avis s'il devait tuerie roi, il le jugea, à son visage, regard, geste et parole égaré de son sens. Comment cette affaire était-elle de si peu d'importance que vous l'ayez examinée si légèrement? Si Varade le jugeait insensé, pourquoi lui indiquait-il un confesseur? pourquoi ne s'enquérait-il depuis à ce confesseur, s'il persévérait en cette résolution par où il est connu jiidiciitm animi faissel Mais voyons le reste. Quand Barrière lui eut déclaré son intention, il lui répondit qu'il ne lui en pouvait donner avis, étant prêtre, et que, s'il lui conseillait, il encourrait la censure d'irrégularité , et par conséquent ne pourrait dire messe, laquelle, toutefois, il voulait dire incontinent. 0 Dieu! est-il possible qu'un prêtre, étant sur le point de faire un sacrifice de paix, ose proférer telles paroles, qu'il n'a pu faire miséricorde, qu'il ne lui a point été permis de dissuader un parricide? Hypocrites que vous êtes, penseriez-vous avoir violé le sabbat en sauvant la vie à un homme? Vos règles vous permettent de faire la médecine et d'exercer la chirurgie, qui est interdite aux autres prêtres, et toutefois

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VOUS faites conscience d'arracher le couteau des mains de ceiui qui veut meurtrir votre père? Vous avez donc pensé que ce fût mal fait de le divertir de son méchant propos, puisqu'on le faisant vous craignez l'irrégularité? Cette défense vous condamne, car elle est conçue en termes affirmatifs; elle ne porte pas que Varade s'excusât de délibérer sur ce fait, mais elle dit (ju'il ne lui pouvait conseiller de le faire de peur de l'irrégularité ; cela montre de quel côté il inclinait.»

Le but de l'avocat est d'amener la cour à un arrêt de bannissement; il termine par ces paroles: «Comme anciennement les pontifes de Rome étaient obligés de donner avis au sénat des prodiges qui se rencontraient, afin de les expier; ainsi les demandeurs qui ont charge des choses sacrées, comme avaient ces pontiies, vous avertissent qu'il y a un grand prodige en cette ville et en plusieurs autres lieux de France, c'est que des hommes qui se disent religieux enseignent à leurs écoliers qu'il est permis de tuer les rois et les princes; c'est la plus monstrueuse doctrine qui fût jamais. »

Les jésuites avaient choisi pour leur défenseur l'avocat Daret , qui fit preuve d'un grand talent ; il s'attacha à nier tout ce qui dans l'attaque était discutable; éluda habilement les points sur lesquels la défense était impossible et tira un grand parti du décret par lequel ses clients, dans leur dernière assemblée générale (1593), s'étaient interdit de se mêler des affaires d'État.

Pendant qu'au milieu de l'agitation générale les avocats défendaient leurs clients, les accusés agissaient en secret par leurs amis sur les conseillers du parlement. La cour rendit un arrêt par lequel l'affaire fut ajournée; oe fut un vrai triomphe pour les jésuites qui se préparaient déjà à prendre le chemin de l'exil; pour eux, gagner du temps, c'était tout gagner. Trente ans auparavant le parlement avait décidé qu'on suspendrait les poursuites dirigées contre eux; cet arrêt leur avait valu trente ans de succès et de triomphe, pendant lesquels des régents de collèges étaient devenus un moment les arbitres de la France. '

1 . Mémoires de la ligue , t. VI. — On trouve dans les Mémokes la procédure suivie contre les jésuites, les plaidoieries d'ArnaiiW * de Dollé et de De Duret.

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