‹ Histoire de la réformation française (volume 2)Chapitre 79 sur 235 · LIVRE XXIV · texte numérisé non relu

LIVRE XXIV

s'échapper, fut condamné à mort et brûlé en effigie. Les soupçons ne s'arrêtèrent pas aux serviteurs du prince, ils atteignirent son épouse , Charlotte de la Trémouille. On crut voir en elle la main invisible qui avait présidé à ce crime ; jetée en prison, son procès commença : en 1595 il n'était pas terminé, et les soupçons continuaient à planer sur elle , quoique , jusqu'à cette époque , les enquêtes n'eussent abouti à aucun résultat positif.'

Deux hommes étaient ses ennemis particuliers : le prince de Conti et le comte de Soissons, frères de son mari. Ces deux princes attendaient d'une condamnation infamante fa perte des droits de son fds , alors premier prince du sang, et né six mois après la mort de son père. En le faisant déclarer illégitime*, ils se rapprochaient du trône; ils avaient donc intérêt à faire flétrir leur belle-sœur par un jugement solennel. Ils inquiétaient autant le roi que les huguenots. La Trémouille , frère de la veuve de Condé , souffrait cruellement de voir sa sœur sous le poids d'une accusation infamante. Ce seigneur courageux, habile, entreprenant, avait toute la confiance des protestants, qui reportaient sur lui leurs espérances. Henri IV craignit qu'il ne voulût pas rendre le jeune prince, sous le nom- duquel il pouvait devenir un jour le chef de ses coreligionnaires. — La situation était très-compliquée, car de quelque manière qu'il en poursuivît l'issue, il allait se heurter contre des difficultés. Il eut alors l'idée d'intéresser La Trémouille à l'honneur de sa sœur, en lui faisant sentir habilement la honte qui rejaillirait sur sa maison, si la princesse, déjà condamnée par les juges de Saint-Jean-d'Angély , portait sa téte sur un échafaud comme complice de la mort de son mari. Ebranlés par ces raisons, les parents de l'accusée présentèrent au roi une requête qu'il accueillit favorablement; les demandeurs y exposaient que les juges qui avaient condamné Charlotte de la Trémouille étaient incompétents; que c'était au parlement de Paris, juge

1. Mémoires de la ligue, t. II. — On trouve dans ces Mémoires les pièces suivantes : Relation de la mort du prince de Condé. — Avertissement sur la mort de Monseigneur le prince de Condé. — Rapport des médecins et chirurgiens sur la mort du prince de Condé, p. 303-304.

i, Rosoy, Éconowies royales, t. n, cb. 22, p. 233.

naturel des princes du sang, à prononcer. Le marquis de Pisani fut envoyé à Saint-Jean-d'Angély avec la mission d'en ramener la princesse avec son fils'. 11 éprouva d'abord de grandes difficultés : les zélés parmi les protestants craignaient, non sans raison, qu'une fois nanti de la personne du jeune prince, la cour ne fit tous ses efforts pour lui faire oublier la religion de son père ; pour atténuer leurs craintes, on promit le contraire, mais dès qu'elle l'eut en sa possession, elle manœuvra si habilement que ce prince, sur lequel les protestants faisaient reposer tant d'espérances, après avoir résisté à ses convertisseurs par ses cris et par ses larmes', se rangea peu à peu du côté des catholiques, et devint controversiste et convertisseur. Les protestants devaient faire encore une fois l'expérience, qu'en s'appuyant sur les grands de ce monde, ils avaient bâti sur le sable. Ce n'était que justice : la Réforme devait échouer partout où elle n'avait pas été fidèle à son principe.

Charlotte de la Trémouille comparut devant ses juges , qui la relevèrent solennellement de l'arrêt porté contre elle; elle fut rendue à la liberté, et quelque temps après elle abjura la religion protestante à Rouen entre les mains du légat du pape.

Quelle qu'ait été la solennité de l'arrêt qui lui rendit son honneur, des doutes continuèrent à planer sur sa mémoire'. «Les cours de justice, ditSismondi, avaient si peu de respect pour la vérité, et les preuves, sur lesquelles elles se décidaient , étaient si peu concluantes , que l'opinion publique ne put jamais avec sûreté prendre leurs sentences pour ses règles. »

Les réformés, témoins de toutes ces nouvelles intrigues, faisaient tous leurs efforts pour qu'on fit droit à leurs demandes. Les deux députés de leur assemblée de Saumur

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