LIVRE JJIY
huguenots s'unirent pour se défendre, les catholiques pour les opprimer. Des deux côtés il y eut des excès; mais ceux des protestants ne furent que des représailles justifiées par le droit de la guerre, tandis que ceux des ligueurs n'eurent d'autre cause qu'une haine que deux siècles et demi n'ont pas éteinte et qui ne mourra qu'avec le dernier ultramontain.
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Le roi qui avait rallié à sa cause les seigneurs royalistes et les chefs de la ligue , les premiers par son abjuration , les seconds au prix d'énormes sacrifices pécuniaires, avait encore à satisfaire les réformés, dont le mécontentement lui paraissait légitime quoique très-inopportun. Un écrit, publié quelque temps après la surprise d'Amiens, entretenait parmi eux une grande agitation, que les ambitieux du parti auraient pu exploiter à leur avantage et au détriment de la paix. L'auteur, au nom de ses frères, y expose dans les plus grands détails les maux sous lesquels ils gémissent. On ne peut lire ces pages trempées de larmes sans se sentir profondément ému pour les opprimés et indigné contre les oppresseurs. Le calme qui règne dans tout ce récit remue plus profondément le cœur que ne le ferait la violence ; on sent la vérité palpiter sous chaque ligne, sous chaque parole; celui qui parle au nom de ses frères nous apparaît comme un témoin tidèle et exact diis choses qu'il raconte'. «Nous sommes, dit-il en leur nom, en s'adressant à Henri lY, contraints à regret de nous plaindre, mais nous y sommes forcés par la fureur de nos ennemis. Nous ne sommes ni Espagnols, ni ligueurs; deuis notre berceau jusqu'à ce jour nous avons comaltu et prodigué notre sang pour la conservation de votre couronne, et cependant depuis huit ans notre con-
1 . L'écrit parut sous le titre de : Plaintes des églises réformées de France, sur les victimes qui leur sont faites en plusieurs endroits du royaume, et pour lesquelles elles se sont en toute huinilité adressées diverses fois à Sa Majesté et à Messieurs de son Conseil. — L'écrit se trouve en entier dans les Mémoires de Duplessis-Momay.
dilion est la même ; la trêve qu'on nous accorde nous est plus préjudiciable que ne le serait une guerre civile. Pendant que nos ennemis prenaient les armes contre l'État, nous le servions; et pour récompense de notre dévouement à votre personne, on veut' vous persuader, par des raisons de conscience, de travailler à notre destruction. On a commencé d'abord par vous obliger à aller à la messe ; vous l'avez fait en disant que jamais on ne vous contraindrait à faire du mal à ceux qui vous avaient aidé de leur or, de leur sueur et de leur sang, et cependant on vous a mené peu à peu à croire tout ce qu'il y a de plus grossier dans la religion romaine, et le jour de votre sacre à Chartres vous avez juré d'exterminer l'hérésie et les hérétiques; et ce serment, on vous l'a fait renouveler quand vous avez pris l'ordre du Saint-Esprit. Ah! permetlez-nous de vous faire entendre nos plaintes , afin que vous connaissiez, par vous-même, la vérité que vos conseillers vous cachent. Nous nous plaignons, Sire, de tous les Français; car ceux qui ont de bonnes et droites intentions sont tellement faibles et craintifs, qu'ils font cause commune avec les autres. La noblesse, le peuple, les magistrats, le clergé, les ordres religieux nous oppriment; le clergé surtout nous couvre de ses mépris et nous poursuit de ses railleries. Pendant cinquante ans on nous a poursuivis, massacrés, noyés, pendus, brûlés, massacrés en masse, bannis du royaume ; pendant trente-cinq ans , à sept reprises, on nous a fait la guerre pour nous détruire, et, après tant de luttes et de traités de paix indignement violés, nous ne pouvons exercer notre culte que là où nous sommes assez forts pour neutraliser la violence de nos ennemis; ailleurs nous ne pouvons aller adorer Dieu dans nos temples, sans rencontrer les huées et quelquefois les mauvais traitements des catholiques. Plusieurs de nos frères ont été battus, blessés, estropiés, laissés pour morts; nos maisons ne nous mettent pas à l'abri de leurs atteintes, nous ne pouvons y faire nos prières, et quand nos minisires y viennent administrer le baptême à nos enfants, on les saisit et on condamne aux dépens ceux qui y ont assisté. Les parlements, qui devraient être les gardiens dos libertés religieuses, sont les premiers à les violer. Celui de Bordeaux a fait arrêter ceux qui avaient assisté au
tIVRE XXIV.
prêche dans la maison de Madame'. Les troupes du duc de Guise ont fait du temple de Lourmarin une étable, et jeté sept à huit de nos frères dans l'eau. Dans le Poitou la garnison de Rochechouard a tiré deux coups de canon contre quinze cents réformés assemblés selon l'ordonnance de l'Hôtel-de-Ville. Partout, Sire, nous trouvons des entraves à l'exercice de notre culte, et nulle part nous ne trouvons le moyen de nous faire jouir de ce que les édits nous ont accordé. A l'armée, nos soldats ne peuvent servir Dieu selon leur conscience. A Rouen, Madame a été obligée de sortir de la ville ; le légat n'a pas voulu qu'elle y prît la cène. On nous enlève nos places de sûreté. Les seigneurs catholiques, qui avaient promis au temps de leur réconciliation le libre exercice de la religion aux réformés dans leurs terres, manquent à leurs serments. On nous arrache nos livres, nos psaumes, notre Bible, et quand nous nous plaignons, on nous outrage ou on nous raille. On nous défend de nous assembler pour prier Dieu; si nous y contrevenons, on nous condamne à l'amende et à la prison. Nous n'avons pas même en quelques provinces le droit de nous plaindre; on nous défend d'imprimer et de vendre; on méconnaît à notre égard le droit le plus sacré de la nature, celui d'apporter des consolations à nos malades et à nos condamnés. Privés des exhortations de leurs frères , ils sont livrés à celles des prêtres et des moines. Les édits, Sire, sont fidèlement observés quand ils restreignent quel-
ues-unes de nos libertés; ils sont foulés aux pieds quand
s nous accordent quelques privilèges.
«Non content de nous empêcher d'exercer notre culte, on nous contraint à des pratiques superstitieuses, on nous ordonne de fendre le devant de nos maisons et même d'assister aux proce.ssions de la Fête-Dieu, sous peine de cinquante écus d'amende. Dans certains lieux on jette en prison ceux qui refusent de saluer la croix et de se prosterner devant l'hostie. On nous force de contribuer à la construction des églises et au service divin à la manière catholique. Nos ouvriers sont punis d'amende et contraints d'assister aux messes des métiers; on baptise nos enfants malgré nous; quand on le peut, on nous les enlève. On