‹ Histoire de la réformation française (volume 2)Chapitre 93 sur 235 · LIVRE XXIV · texte numérisé non relu

LIVRE XXIV

un édit à Votre Majesté, qui nous fasse jouir de fout ce qui est commun à tous vos sujets, c'est-à-dire beaucoup moins que ceque vous avez accordé à vos rebelles ligueurs, un édit qui ne vous contraigne pas à distribuer vos Etats comme il vous plaira, qui ne vous force point à épuiser vos finances et à charger votre peuple'. Ni l'ambition, ni l'avarice ne nous mène; la seule gloire de Dieu , la liberté de nos consciences, le repos de l'Etat, la sûreté de nos biens et de nos vies , c'est le comble de nos souhaits et le but de nos requêtes.»

Cet écrit déplut aux protestants de la cour, qui le trouvèrent intempestif et trop violent dans les formes. Un écrivain contemporain , qui a fait du règne de Henri IV une étude savante et consciencieuse, porte sur les réformés le jugement suivant :

«Relativement aux vexations et aux injustices de détail, dont ils avaient droit de demander et d'attendre la répression, il y a plusieurs observations à faire. D'abord jusqu'en 1598, le brigandage fut maître dans loulcs les campagnes et dans toutes les villes de France ; avant ce temps, le roi se trouva complètement hors d'état de les faire respecter dans l'exercice de leur religion, comme il fut impuissant à protéger les trois-quarts de ses sujets. En second lieu, les réformés étaient maîtres dans deux cents villes du midi de la France, entre lesquelles on comptait

Silusieurs grandes villes, La Rochelle, Montauban , Kimes, lontpellier. Ceux d'entre eux auxquels la liberté de conscience et le culte secret ne suffisaient pas, n'avaient-ils pas la ressource de se transporter dans 1 une de ces villes du Midi, où ils auraient complètement échappé à la contrainte? N'avaienl-ils pas à faire dans l'intérêt de leur religion, ce que tant d'autres s'imposent dans un intérêt de commerce, d'économie ou de simple convenance? Enfin, depuis Î589, qui est-ce qui n'avait pas cruellement souffert? qui est-ce qui n'avait pas été obligé, et qui n'était pas contraint encore actuellement de faire des sacrilices

1 . Âlliision aux sommes énormes que la soumissioD des ligueui's ivaiî coûté au roi.

sans mesure? Le roi, forcé dans ses croyances et abjurant la religion de toute sa vie ; la France prodiguant son argent et ses plus hautes dignités aux chefs de la ligue, à ceux qui l'avaient, peu s'en fallait, perdue et mise sous le joug de l'étranger! Dans cette rançon du pays, les huguenots ne devaient-ils pas payer leur part, en souffrant, pour un temps seulement, quelques atteintes et quelques retranchements à leur liberté civile et religieuse?

«Malgré les notables améliorations survenues dans leur état, ils pouvaient légitimement désirer mieux. Avant d'être mis sur la même ligne que les catholiques, avant d'arriver à l'entière liberté des citoyens devant la loi, à laquelle ils avaient un droit incontestable, quelques conquêtes leur restaient à faire. Ils avaient à obtenir, pour l'exercice de leur culte, des facilités, une publicité, une protection constante, qui leur manquaient encore en partie; ils avaient à poursuivre le libre et entier accès aux magistratures municipales, aux divers offices, et notamment à ceux de judicature; ils avaient quelques garanties de plus à exiger pour obtenir une justice impartiale ; mais dans la poursuite de ces nouveaux droits, il leur était interdit de recourir à des moyens que n'approuvait pas l'intérêt du pays , et de se montrer plus impatients, plus exigeants que les autres ordres. Jusqu'en 1598, jusqu'à l'enlier désarmement des ennemis intérieurs et extérieurs, le calvinisme n'avait été ni le seul maltraité, ni le plus maltraité. L'ordre public, les finances, l'agriculture, le commerce étaient ruinés ; pour obtenir des réformes indispensables , pour échapper à d'intolérables souffrances, aucune des classes de citoyens n'avait intrigué et comploté contre le gouvernement. Les réformés étaient tenus à la même résignation: l'édit de Mantes, 1591, les articles de Mantes de 1593, le renouvellement solennel de l'édit de Poitiers en 1595, leur donnaient l'assurance et la preuve que Henri serait juste et bienveillant à leur égard. Ils devaient donc s'en remettre au temps, aux promesses et à la justice du roi, pour obtenir le redressement de leurs griefs, l'extension des avantages réels et importants dont ils jouissaient déjà, la plénitude de la liberté religieuse, civile et politiqus. Loin de là, ils employèrent des moyens violents, qui pouvaient perdre leur patrie dans les circonstances prô-

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sentes, et qui lui préparaient un avenir gros de dangers. Ils se firent dans la France une France à part et formèrent dans l'État un État , démembrèrent le royaume, rompirent l'unité nationale et territoriale. Qu'avec des rois tels que Charles IX et Henri III, passant envers eux de la tolérance et des concessions à la guerre, aux proscriptions, aux assassinats , ils recourussent à ces extrémités désastreuses pour le pays, c'est ce dont il gémit; mais c'est ce qu'on excuse quand on songe qu'ils avaient à défendre leur vie et leur religion ; mais les bons citoyens les blâmeront éternellement d'avoir employé les mêmes moyens avec un

qu'à regret, ami de leurs personnes, religieux observateur de sa parole, même envers ses plus cruels ennemis. Dans l'exécution de leurs projets, les calvinistes prirent le mot d'ordre de plusieurs chefs, animés de sentiments très-différents; les uns, purs de tout intérêt humain, se laissèrent entraîner par une ardeur religieuse et un prosélytisme aveugles : de ce nombre était Duplessis-Mornay, qui, même au milieu de ses erreurs, servit utilement le roi de France, en arrêtant son parti sur la limite des derniers excès. Les autres, tels queLaTrémouille et Bouillon, perdus d'ambition, aspiraient au rôle et à la puissance des Condé et des Coligny en France, des princes d'Orange en Hollande , et ils ne pouvaient réussir qu'en perpétuant les troubles et en tenant les huguenots constitués en parti armé. Les uns et les autres furent condamnés par les calvinistes modérés, restés fidèles aux principes des politiques, qui voyaient la France avant leur secte et leurs passions. La Force se tint à l'écart de son parti , Rosny et Collignon combattirent ces prétentions exagérées. Leur conduite accuse plus les huguenots que les reproches de tous les catholiques réunis.»'

Ces accusations sont graves , car elles émanent d'un écrivain , qui dans son beau livre du règne de Henri IV, a donné une haute idée de son impartialité et de sa sagacité

1. Poirson, Histoire du règue de Henri IV, t. I". — État dei calvinistes de 1589 à 1594, p. 352-344.

prince élevé dans leurs croyances

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historique. Sont-elles complètement méritées? nous ne le pensons pas : pour prononcer sainement dans ces graves débats, il ne faut pas oublier les malheurs qui depuis plus d'un tiers de siècle étaient le pain quotidien des réformés. Il faut savoir surtout tenir compte de leur amère déception , quand ils virent l'homme , dont ils avaient fait la fortune, passer dans les rangs de leurs implacables ennemis, au moment où ils croyaient toucher au but. A cette heure solennelle de leur histoire, ils auraient pu l'abandonner et se choisir parmi leurs chefs un autre protecteur. Ils ne le firent pas , et en continuant à servir sous ses drapeaux, ils l'aidèrent à vaincre la ligue et ne demandèrent pour récompense de leurs fidèles services qu'un édit qui les mît à l'abri de la violence des catholiques; celui de Mantes (1591), les articles de Mantes de 1593 et le renouvellement de l'édit de Poitiers de 1595, étaient plutôt un témoignage des bonnes dispositions du roi, que des garanties sérieuses.

Quand les hommes souffrent, il leur est bien difficile d'être patients; cependant ils donnèrent à leur maître sept ans de patience, et s'il y a dans leur histoire quelque chose qui soit digne d'admiration, ce sont ces sept années pendant lesquelles on les berça de vaines promesses. Leur amour pour Henri IV survécut à leur estime pour lui; sans cet amour, ils auraient séparé leur cause de la sienne. Si enfin on examine les choses de près, Henri IV, comme roi, n'était pas digne de leur confiance. Depuis le jour de la mort de Henri III , et même avant cette époque , il avait montré que son attachement à la cause de la Réforme était plus que problématique; ses appels réitérés à un concile, quand les protestants savaient qu'il tenait l'église catholique pour une communion hétérodoxe, n'étaient pas de nature à les rassurer; et quand plus tard il abjura, ils comprirent amèrement que leur maître « n'avait faute de science mais de conscience. 5> Quelle confiance pouvaient-ils donc avoir dans un prince qui , le jour de son abjuration, avait juré solennellement d'exterminer ses anciens compagnons d'armes , et avait renouvelé ce sacrilège serment le jour de son sacre. En supposant môme qu'ils crussent que ce n'était de sa part qu'une affaire de pure forme , pouvaient-ils faire dépendre leur sûreté d'un monarque qui

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