LIVRE XLV1I
jouir quand l'Église était dans le deuil. A l'occasion d'une demoiselle qui avait assisté à une comédie, il écrivait : « Est-ce bien vrai qu'elle a assisté à un spectacle public V L'aurait-elle fait dans ces temps aussi fâcheux, aussi licencieux que celui où la Providence nous fait vivre? Auraitelle insulté, de cette manière, les souffrances de nos confesseurs et les cendres de nos ancêtres? Aurait- elle fait cette injure à notre Église affligée? Ah! si cela est, que le ciel s'en étonne, que la terre en frémisse!» 1
Rien n'est, plus intéressant que d'étudier Court dans sa correspondance et les écrits tracés de sa main; il vit là de sa vraie vie; on croit le voir, l'entendre, et on s'attache à ce grand mort, qui personnifie, en lui, Tune des époques les plus douloureuses et les plus belles du protestantisme français. On l'aime, parce qu'il est un fidèle huguenot; on l'admire, parce qu'il est un grand caractère; c'est l'homme complet, le sage architecte, qui, après avoir choisi de bons fondements et posé le couronnement de l'édifice, s'occupe de l'ornementation intérieure. Sur une feuille détachée de ses mémoires, nous avons trouvé écrit de sa propre main le programme de l'examen d'un pasteur du désert, appelé à être interrogé sur les matières suivantes :
i° La divinité des Saintes Écritures ;
w2° Leur nécessité;
3° L'existence de Dieu ;
4° La Trinité;
5° La Providence ;
6° La divinité de Jésus -Christ;
7° Des deux natures de Jésus-Christ;
8° De la mort et de la résurrection ;
9° De l'Église; qu'est-ce que l'Église?
10° Ses marques;
11° Des assemblées. 2
Ce programme prouve surabondamment, qu'à cette époque, la foi traditionnelle des Églises réformées n'était pas mise en question , et qu'un pasteur qui eût osé nier l'autorité des Saintes Écritures et la divinité éternelle du Fils de Dieu eût été un objet d'étonnement et de scandale.
1. Mss. de Court, L. D. C, t. II, 1724 à 1725, n° 17, p. 845.
2. Mss. de Court, L. D. C, t. II, 1724 à 1725, n° 17, p. 155.
Court flétrissait tout compromis avec la conscience, censurait vivement ceux de ses coreligionnaires qui faisaient bénir leur mariage par un prêtre et les tenait pour indignes de porter le nom de chrétien. A un jeune homme, qui lui faisait connaître ses perplexités, il écrivait: « Votre position est difficile; mais revenez à Dieu et n'allez pas vous jeter aux pieds d'un prêtre; demandez, malgré tous les dangers que vous courez, la bénédiction de votre pasteur, ou bien , sortez de France. » 1
Les riches n'imposaient pas à Court; à ses yeux, la règle existait pour eux, comme pour les pauvres; il les réprimandait vertement quand ils donnaient pour excuse d'assister aux assemblées le péril qu'ils encourraient. «Un paysan, écrivait-il à un gentilhomme, ne risque rien, ditesvous, en assistant à une assemblée, tandis que vous, vous exposez votre bien; mais pour un paysan, ajoute-t-il, son bien , tout petit qu'il est , est aussi précieux que celui du riche. Vous dites que vous voulez être fidèle au roi, qui défend les assemblées ; eh bien! si j'étais roi, je me défierais de votre fidélité , puisque vous êtes si peu fidèle au Dieu du ciel. » 2
Esprit essentiellement pratique , Antoine Court s'occupa activement de l'établissement d'une bourse publique, destinée à secourir les pauvres et les galériens , à payer les amendes auxquelles ceux qui avaient assisté aux assemblées étaient condamnés, et à entretenir les pasteurs. Dans le mémoire qu'il rédigea il fit ressortir avec beaucoup de force la nécessité, où sont les chrétiens, de s'entr'aider, et quand il aborda la question de l'entretien des pasteurs, il fit ressortir la grandeur de leur ministère par la grandeur du prix de l'âme. «Vous vous tromperiez, disait-il en s'adressant à ses frères, si, quand je vous parle de l'entretien des ministres, vous prétendiez que je vous
1. Mss. de Court, T. D. C, 1720 à 1724, p. 375. — Lettre à M. Galay, marchand d'Uzès (20 juin 1720).
2. Lettre d'un gentilhomme pour se dispenser d'assister aux assemblées (1724). — Mss. de Court, L. D. C. , t. Ier, 1720 à 1724, n° 7.