LIVRE XLVIII
En allant prendre la direction du séminaire de Lausanne, Court avait si bien organisé les Églises qu'il semblait , quoique absent . être toujours au milieu d'elles. Elles se réunissaient au désert, mais quel que fût le mystère dont elles s'entouraient pour célébrer leur culte , il était impossible que leur résurrection , car c'en était une, échappât à l'œil vigilant du clergé. De là le zèle des intendants pour se mettre à la recherche des assemblées. Or, comme elles avaient lieu au même moment dans plusieurs provinces à la fois , l'autorité en concluait naturellement qu'elles se rattachaient à un complot général; et sansj regarder de trop près, elle était portée à croire que les États protestants n'y étaient pas complètement étrangers. Elle redoublait donc de vigilance et, comme aux plus sinistres jours de Bàville, elle mettait ses agents en campagne. Les réformés se serraient instinctivement autour de leurs pasteurs et cherchaient, dans leurs délibérations synodales, cette union qui fait l'ornement d'une Église dans ses jours de paix et sa force dans ses jours de tribulations. C'est ainsi que le Dauphiné, le Languedoc, le Rouergue , la Guyenne, la Saintonge, l'Aunis, le Poitou, les Cévennes se tendaient fraternellement la main. Le nord de la France ne donnait pas signe de vie. Le voisinage de l'étranger et la facilité de traverser la Manche avaient dépeuplé les églises, et ceux de leurs membres convertis extérieurement n'avaient pas le courage de leurs frères du Midi. Le souffle prophétique , descendu de la montagne du Peyrat , n'avait pas passé sur eux : le voisinage de la cour avait tout pétrifié.
Lorsque Antoine Court commença à travailler à la restauration des Églises, il avait avec lui six hommes pour l'aider: Antoine Arnaud, Jean Vesson, Jean Hue, Alexandre Roussel, Pierre Durand et Barthélemi Claris. Lorsqu'il quitta les Cévennes pour aller à Lausanne, les quatre premiers avaient péri par la main du bourreau; le cinquième, Pierre Durand, était aussi une victime dévouée au martyre.
Pierre Durand naquit à Bouchet* le 12 septembre 1700. Son père, greffier consulaire, le destina au barreau; mais l'enfant, enthousiasmé comme Roussel, à l'ouïe des récits des persécutions, renonça à la jurisprudence pour se vouer à la consolation de ses frères. A peine âgé de seize ans, il se plaça sous la direction d'Antoine Court, qui l'honora de son amitié et de son estime; le jeune candidat racheta, par sa vive intelligence, son courage, ses dons naturels et sa piété, son manque d'instruction. Le jour où Court, Roger et Corteis lui imposèrent les mains, il reçut un accroissement de grâce, et la bénédiction de son Dieu reposa visiblement sur lui.
En 1725, le gouvernement, alarmé^de l'énergique impulsion donnée à la restauration des Églises, lui fit proposer un passe-port pour passer à l'étranger; le jeune pasteur du désert répondit noblement que sa vie appartenait à ses frères et il continua à la leur consacrer. L'intendant du Languedoc eut alors recours à un moyen odieux pour le contraindre à s'expatrier. Il fit enfermer , en 1725, son vieux père au fort de Brescou et lui offrit sa liberté en échange de son exil. La tentation était forte. Durand la surmonta: «Je resterai, dit-il à l'intendant, au milieu de mon troupeau. » Il continuait à le nourrir de la parole de vie, lorsque deux apostats, Jacques Astier de Chalancon et Jean Brun, se chargèrent de le livrer. Le 12 février 1732 il fut arrêté sur le chemin de Saint-Jean-de-Chambre à Vernoux, et conduit à Montpellier, où son procès s'instruisit et se termina par un arrêt de mort.