LIVRE XLVIil
Durand était prêt à mourir, mais la joie qu'il éprouvait à la pensée du martyre qui devait couronner glorieusement son apostolat, était troublée par quelques nuages; il était époux et père, et quand il versait des larmes, ce n'était pas sur lui, mais sur ceux qu'il aimait plus que sa propre vie et que sa mort allait laisser sans appui. Dans sa détresse il regarda à Celui qui a soin de la veuve et de l'orphelin et dont la grâce , plus forte que la nature, nous fait trouver le calme dans la tempête et la paix dans l'orage. Durand lit l'épreuve de sa fidélité, et l'échafaud, sur lequel il monta le 22 avril 1732 avec un saint courage, fut la chaire d'où il donna aux Églises du désert sa dernière et sa plus belle prédication. Les poètes cévenols, dans leurs vers barbares, popularisèrent sa mort triomphante et glorieuse, et les protestants des Cévennes associèrent son nom à celui d'Alexandre Roussel. Tous deux ils avaient combattu et donné leur vie pour la même cause.
Quand Durand fut supplicié , sa femme et ses enfants étaient à Lausanne. En apprenant la fatale nouvelle , la pauvre veuve courba la tête. « Dieu , disait-elle dans une lettre dans laquelle elle épanchait sa douleur , me l'avait donné , Dieu me l'a ôté , que sa volonté soit faite ! » Elle ajoutait en terminant : « Mais il me manque tant ! »
Comme tous les pasteurs du désert, Durand mourut pauvre et ne légua à sa famille que son nom et le souvenir de ses travaux apostoliques ; la chambre des réfugiés de Berne fit à sa veuve une pension de cent écus. 1
La mort de Durand n'effraya pas Claris, le plus remarquable et le dernier survivant des compagnons d'œuvre de Court; Claris naquit en 1697, dans le petit bourg de Lussan, auquel la nature a donné des fortifications naturelles sur la montagne conique sur laquelle il est assis. Quand la
1. Haag, France protestante, art. Pierre Durand. — Il y a dans les manuscrits de Court (1720 à 1 728, n° 39) plusieurs relations de la mort de Durand, écrites par des témoins oculaires; les narrateurs appartiennent à la classe du peuple. En les lisant, on croit assister au supplice du martyr, tant il y a de naïveté, de couleur locale, de vraie douleur dans leurs récits.
guerre des camisards éclata, il avait quatre ans, douze quand elle se termina ; sa première enfance se passa , comme celle de Roussel, dans l'orage et la tempête; mais rien de ce qu'il vit et entendit ne put ébranler le désir qull avait de se consacrer à Dieu. Après avoir exercé pendant quelque temps les fonctions de prédicateur , il alla en Suisse recevoir l'imposition des mains, et retourna dans les Cévennes pour y exercer son ministère. 11 accompagna Court dans la grande tournée qu'il fit en 1728, et fut un instrument béni entre les mains de Dieu pour confirmer ses frères dans la foi, et les contraindre, par son exemple, à courber la tête sous le joug austère et salutaire de la discipline.
Claris fut arrêté le 24 août 1733, à Foissac, près d'Uzès, et conduit au fort d'Alais, où quatre jours après, Raymond Novy de Caveirac, conseiller du roi, principal en la sénéchaussée de Nîmes, subdélégué de l'intendant du Languedoc, lui fit subir un interrogatoire dont le procès-verbal existe encore. Cette pièce remarquable1 nous révèle la manière captieuse avec laquelle les juges d'instruction de cette époque, dans leur désir de trouver des coupables, interrogeaient les accusés; elle nous initie aussi à la vie des pasteurs du désert, et à celle de leurs fidèles.
La voici :
D. Votre nom? — /?. Barthélemi Claris.
Votre âge? — -Trente-cinq ans.
Quel est le lieu de votre origine? — Lussan.
Dans quels endroits avez-vous demeuré depuis que vous avez quitté la maison paternelle? — Tantôt dans les villes, tantôt dans les bourgs et dans les villages, et tantôt à la campagne.
Faites la description des lieux où vous avez logé. — Je ne le puis, parce que j'arrivais toujours de nuit et partais de même.
Quelle religion professez-vous? — La religion protestante.
1 . Mss. de Court. — Elle est rédigée par le greffier Darlhac et paraphée à toutes les pages par Caveirac et Claris.