LIVRE XLVIII
des communs, qui y communiquaient, et rompit la clavette de la chaîne attachée à ses pieds; favorisé par une nuit obscure, il monta sur les toits, et par la fenêtre de la première rampe de l'escalier redescendit au pied du donjon de ce préau et se laissa glisser au bas du rempart. Il était sauvé.'
La nouvelle de son évasion remplit de joie les protestants et de fureur ses juges, qui accusèrent Madeleine Fontanès, sa voisine de cellule, de n'avoir pas averti les geôliers; celle-ci leur répondit avec une feinte naïveté: «J'ai bien entendu du bruit, mais j'ai cru que c'était un gros rat qui grimpait sur la muraille.»2
Un pasteur moins fidèle que Claris eût dit, après avoir vu la mort face à face: «J'ai payé mon tribut aux Eglises; l'heure du repos est arrivée pour moi, je quitte la France et je vais consacrer à mes frères de l'étranger ce qui me reste de force et de vie.» Claris ne le lit pas; il retourna dans son champ de travail où nous trouvons attaché à sa personne un jeune proposant qui, après Antoine Court, devait être la figure la plus grandiose des pasteurs du désert, on l'appelait Paul Rabaut.
Paul Rabaut, né à Rédarieux le 9 janvier 1718, était le fils d'un marchand drapier qui élevait sa famille dans la crainte de Dieu et l'amour du devoir; sa maison était ouverte à tous les pasteurs du désert qui venaient visiter l'église dont il était un membre fidèle et zélé; le soir, lorsque la famille se réunissait autour du missionnaire pour entendre le récit de ses tournées, le jeune Paul l'écoutait avec une attention profonde, et sentait son amour pour ses coreligionnaires s'accroître de toute la grandeur de leurs dangers. Doué d'une prudence au-dessus de son âge, il obtenait de son père la permission de servir de guide aux pasteurs, qu'il accompagnait dans leurs courses; à leur école, il apprenait à souffrir sans murmure, et à
L Borrel, Biographie d'Antoine Court, p. 171. — Yerbail dressé par M. Daudé, subdélégué, 9 feuilles paraphées. — Mss. P. R.
2. Mss. de Court, t. Y II, Correspondance. — Il y a plusieurs lettres de Claris racontant lui-même son évasion.
avoir l'insouciance du danger; il montait dans la chaire, dressée au fond d'un bois ou d'une caverne, et y précédait le prédicateur en faisant la lecture de la parole de Dieu; sa piété, son zèle, son intelligence frappèrent l'un des prédicants de cette époque, qui l'engagea à se vouer au ministère évangélique. L'enfant ne fut pas sourd à cet appel dont il comprenait la grandeur et la gravité : la grandeur parce qu'il aurait l'honneur d'être ambassadeur du Christ, la gravité parce qu'il savait que le jour où il le deviendrait, un arrêt de mort serait suspendu sur sa tête. A cette heure mémorable de sa vie il regarda à Dieu, et tombant à genoux, il ne se releva qu'avec la résolution arrêtée de consacrer sa vie au relèvement de son Église. Ses parents , qui, peut-être , n'auraient pas eu assez de courage pour le prêter au Seigneur, eurent assez de foi pour ne pas s'opposer à sa sainte et périlleuse vocation.
Paul Rabaut était alors âgé de seize ans, et n'avait reçu que quelques éléments d'instruction primaire dans une école où il s'était fait remarquer par une grande facilité à tout comprendre, une rare aptitude à tout retenir et une austérité de conduite qui lui avait fait donner par ses condisciples le surnom de ministre de Charenton. Sa ville natale ne lui offrant pas des moyens d'instruction suffisants, il s'attacha avec un ami d'enfance, nommé Pradel, à Claris, qu'ils accompagnèrent dans leurs courses. C'est ainsi qu'ils passèrent quelques années dans le Languedoc errant de lieu en lieu sans se fixer nulle part.
Un jour que Rabaut et son ami accompagnaient leur vénérable maître, ils arrivèrent, à la tombée de la nuit, dans le petit village de Congenies, où la famille Guérin leur offrit l'hospitalité. Ils étaient à table quand, tout à coup, la garnison de Calvisson, avertie par des espions, entra dans le village pour s'emparer du prédicant. Rabaut. et Pradel, frappés de terreur, s'écrièrent : « Qu'allons-nous devenir?
— Rassurez-vous, leur dirent quelques jeunes gens qui entrèrent dans la maison, et suivez-nous.» — Ils les conduisirent, par des sentiers détournés, dans une garigue pierreuse nommée la Combe de Biau\ où ils furent en surêté.