‹ Histoire de la réformation française (volume 3)Chapitre 114 sur 263 · LIVRE XLVI1I · texte numérisé non relu

LIVRE XLVI1I

La frayeur qu'éprouva Rabaut, lui fut salutaire; il comprit qu'il devait chercher sa force en Dieu seul; aussi il se tourna vers Lui, et dans les jours de sa longue et orageuse carrière, il fit comme Luther l'expérience «que l'Éternel est un fort rempart.» Rien n'est plus touchant que de suivre ce jeune homme dans son apprentissage de pasteur sous la croix; à part les heures qu'il consacre à ses études, il est toujours occupé de l'œuvre de son divin Maître; le soir sous le toit qui l'abrite, à la clarté d'une lampe vacillante, image trop fidèle de la foi chancelante de tant d'âmes qui tressaillent de crainte en face de la persécution 1 , il explique un chapitre de la Bible, et après l'avoir fait, il implore sur les Églises et sur ses hôtes la bénédiction d'en haut.

Quand Rabaut fut reconnu capable de prêcher, le synode le plaça en 1738 comme simple proposant dans l'église de Nîmes auprès de l'intrépide Corteis qui la desservait depuis le départ d'Antoine Court. Il avait alors vingt ans; bientôt après il se maria avec Madeleine Gaydan , jeune fille pieuse, intelligente, intrépide et prête à toutes les éventualités de l'avenir.

Le jeune proposant ne tarda pas à s'apercevoir qu'il n'était pas à la hauteur de sa tâche, et bien différent de ceux qui s'imaginent que la piété et le zèle suffisent dans l'exercice du pastorat, il résolut de s'y placer au prix d'un immense sacrifice; il se sépara, pendant trois ans, de Madeleine Gaydan qui sut faire taire sa tendresse, et il se dirigea vers Lausanne pour aller étudier au séminaire dont Antoine Court était le doyen. Quand celui-ci reçut la lettre de Rabaut, qui lui demandait de le recevoir au nombre de ses élèves, il lui répondit (7 mars 1740): «J'ai demandé votre admission dans le séminaire et je l'ai obtenue ; ainsi vous pouvez faire vos préparatifs de départ; je me félicite par avance de l'heureux moment qui me procurera le plaisir de vous connaître et de vous dire, de vive voix, une partie des choses que je sens pour vous, aussi bien que de vous offrir ce qui sera en mon pouvoir et qui pourra vous être utile.»

I. Biographie de Paul Rabaut et de ses trois fils, par Borrel, pasteur. Nimes, 1854.

A peine arrivé, Court éprouva, en le voyant, ce que le vieux Lefèvre d'Étaples ressentit à la vue du jeune Calvin; il pressentit que cet étudiant serait l'un des Néhémie du protestantisme; il l'aima, et bientôt le maître et le disciple éprouvèrent, l'un pour l'autre, une amitié qui ne se termina qu'avec la vie. Rabaut fit des progrès rapides dans la science théologique et répara, par sa vive et pénétrante intelligence les lacunes de son instruction; sa vie à Lausanne fut celle de l'étudiant selon le cœur de Dieu; car à la foi il ajouta la science, et à la science les vertus chrétiennes qui sont tout autant la force que l'ornement de celui qui aspire à l'honneur du ministère évangélique. Modèle en toutes choses de ses condisciples, il s'en fit aimer ainsi que de ses professeurs, qui le considéraient comme un maître. Nous n'avons encore rien dit de sa personne; il était petit, sa taille ne dépassait pas quatre pieds dix pouces; son corps était frêle, il avait la face longue et maigre, le teint basané, les yeux et les cheveux noirs, le nez mince, aigu et légèrement aquilin.1

Après la mort de Durand et l'évasion de Claris, les Églises jouirent d'un repos relatif dont elles profitèrent pour travailler à la consolidation de l'œuvre de Court. Malgré leurs nombreuses déceptions, elles saluaient avec joie le plus petit rayon d'espérance; le clergé murmurait en voyant le bourreau inoccupé. L'esprit qui l'animait se retrouve tout entier dans la lettre que les curés des Cévennes adressèrent au cardinal Fleury, après qu'ils eurent vainement essayé d'entraîner leur évêque dans la voie où Fléchier s'était si tristement distingué. Le mémoire qu'ils adressèrent au cardinal-ministre, document précieux pour l'histoire de ces temps, est rédigé dans un esprit systématiquement hostile aux réformés, il travestit leurs intentions en donnant à leurs actes une signification qui ne fut jamais dans ia pensée de leurs auteurs; c'est ainsi qu'il change les assemblées en clubs dans lesquels les pasteurs

1. Le portrait de Rabaut se trouve dans une pièce très-connue dressée par les intendants du Languedoc; elle est intitulée : Signalement des pasteurs.

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