LIVRE XLVIII
enseignent à leurs fidèles le mépris des lois et de l'autorité. Les prêtres s'y plaignent que les prédicanls leur ravissent le baptême des enfants et l'instruction de la jeunesse, qui sous leur direction pernicieuse finit par ne croire rien du tout; ils se plaignent amèrement de ceux qui ne font pas bénir leur mariage à l'église, et plus encore de ceux qui, après l'y avoir fait célébrer, oublient les promesses qu'ils ont faites à la face de l'autel; ce qui fait leur grande douleur, ce sont les enfants qui naissent de ces mariages, qui n'auront pas d'état fixe et ne pourront être regardés que comme illégitimes; or comme le nombre de ces unions est prodigieux, il deviendra une source intarissable de scandale et de procès. Les curés sont surtout frappés de la confiance des populations protestantes : « elles s'imaginent, disent-ils, que l'édit de 1724 est abrogé, puisque, malgré leurs prévarications, on les laisse tranquilles. Nous vous supplions, Monseigneur, disent les signataires au cardinal-ministre, de nous aider à ramener dans le bercail nos brebis égarées, par la voie la plus efficace, mais la plus douce qui, eu arrêtant la prévarication, conservera les prévaricateurs.»'
Il ne faudrait pas cependant se méprendre sur l'esprit qui dicta cette lettre; elle n'est, en petit, qu'une reproduction du célèbre avertissement pastoral dans lequel les évêques, après avoir invité de leur plus douce voix les réformés à rentrer dans le giron de leur Église, les menaçaient du feu du ciel s'ils s'y refusaient. Les curés ne demandaient pas autre chose. Ne se plaignaient-ils pas de l'inobservance de l'édit? Ne réclamaient-ils pas son exécution? en réclamant son exécution, n'en appelaient-ils pas aux intendants, aux dragons, aux parlements, aux bourreaux? Fleury, qui ne se souciait pas d'envoyer un nouveau Bâville dans le Languedoc, pour y provoquer une nouvelle guerre des camisards, renvoya le mémoire à Bernage, qui se chargea, de son côté, de réfuter les assertions du clergé dans une lettre qu'il adressa à l'évêque d'Alais'. Dans ce document remarquable, l'intendant rectifie les faits, etquand il arrive à la question des mariages, il dit au prélat : «Quant
1. Copie d'une lettre manuscrite à Son Éminence le cardinal Fleury. — Mss. P. R.
2. Ch. Coquerel, Histoire des Églises du désert, t. Ier, p. 264;
à ce qui concerne les baptêmes et mariages, nous convenons que c'est là où est le mal; nous faisons bien, M. le marquis de la Fare et moi, de temps en temps, des exemples, principalement contre les concubinaires; mais il n'est pas possible de les punir tous; les prisons de la province ne seraient pas suffisantes pour les contenir, il n'y a qu'une nouvelle loi qui puisse remédier à ce désordre. Les curés qui s'en plaignent avec grande raison, auraient bien dû indiquer les voies douces par lesquelles ils marquent qu'on pourrait y parvenir. Nous avons, pour nous, proposé depuis longtemps à M. le chancelier, une déclaration dont il nous a marqué en dernier lieu qu'il allait reprendre l'examen. Ainsi, Monsieur, il faut espérer que le roi expliquera bientôt ses intentions, et nous mollra en état de travailler efficacement à leur exécution sur cet article. Mais en attendant, ce serait un grand bien si nous pouvions trouver quelque moyen d'apporter remède aux autres abus qui sont en effet trop étendus; on n'y parviendra jamais tant que l'on ne portera que des plaintes vagues, qui ne nous apprennent que ce que nous savons, c'est-àdire que le fond du mal, en général, est grand. Il serait bien plus convenable que les curés s'adressassent directement à vous en articulant des faits qu'ils indiquassent avec la confiance qu'ils vous doivent, et qu'ils indiquassent quelque parti praticable; alors sur la communication que vous voudriez bien nous en donner, nous pourrions, de concert avec vous, trouver les moyens, sinon de faire cesser le désordre, du moins d'empêcher qu'il ne s'étende.»
La lettre du comte de Bernage montre évidemment qu'il y avait progrès dans les voies de la tolérance; cependant rien légalement n'était changé à l'égard des réformés, l'épée était toujours suspendue sur leur tête, retenue par un fil que la cour pouvait couper à sa volonté ; cependant comme elle ne pouvait pas ne pas se souvenir qu'elle avait, dans l'arsenal de ses lois pénales, un édit de 1724, elle faisait, de temps en temps, des concessions aux impatiences du clergé. C'est ainsi que fut rendu, le 25 avril 1727, un édit qui ordonne aux nouveaux convertis de ne garder aucun livre de la religion prétendue réformée et de les apporter, dans le délai de quinze jours, chez les commandants et les intendants qui les feront brûler en