LIVRE XLVIII
devenaient de plus en plus désertes. Les curés, alarmés de voir leurs nouveaux convertis courir au prêche, portèrent plainte à l'intendant Des Gallois de la Tour, qui secondé par le subdélégué de Niort, Chebron, magistrat dévot, cruel et fanatique, fit ses dispositions pour disperser les assemblées, et demanda à la cour, qui le lui accorda, le pouvoir de former une commission pour juger les prédicants. «J'espère, lui écrivait le duc d'Antin (13 juillet 1716), que la précaution que nous prenons pour éviter les lenteurs de la justice ordinaire, par l'attribution que cet arrêt vous donne, rendra les assemblées moins fréquentes et que la crainte d'un prompt châtiment retiendra les plus factieux.»
Malgré l'arrêt, les assemblées continuèrent, et le jour de Pâques fut célébré d'une manière solennelle et imposante dans plusieurs localités. Saint-Néomaye, Rouillet, Lusignan, la Motte Saint-Héraye et plusieurs autres bourgs virent la chaire se dresser et entendirent le chant des psaumes retentir dans ces lieux, sur lesquels les dragons avaient laissé les traces sanglantes et cyniques de leur passage.
Chebrîn avait, dans son cœur, pour les réformés, la haine que THermite avait pour les camisards ; mais il n'avait pas son courage, aussi il trouvait plus prudent de frapper les huguenots avec la loi qu'avec le sabre, et réclamait le privilège de présider la commission chargée de les juger; mais au moment où il se préparait à monter sur son siège, une lettre de cachet le manda à Paris pour rendre compte de sa conduite; l'intendant Des Gallois, qui n'était plus conseillé par ce fanatique, ne sévit pas contre les protestants, qui crurent que des jours meilleurs allaient se lever pour eux. Les chaires se dressèrent presque partout sur les ruines des temples, les vieux psaumes et les vases sacrés sortirent de leurs cachettes, des pasteurs improvisés renouèrent la chaîne de l'ordination pastorale, et malgré trente ans d'une persécution incessante, les Poitevins vécurent de leur ancienne foi. C'était une résurrection; leurs espérances ne tardèrent pas à s'évanouir; Chebron revint de Paris , plus haineux et plus désireux que jamais de faire tomber la tête des prédicants.
Ces prédicants, comme ceux des Cévennes et du Viva-
rais, n'avaient, pour la plupart, reçu aucune instruction; mais ils comblaient cette regrettable lacune par une foi vivante, une connaissance étendue des saintes Écritures, et un courage à toute épreuve. — En commençant leur rude et pénible apostolat, ils savaient qu'ils étaient des candidats au martyre. Ils allaient, de lieu en lieu, toujours traqués par les milices royales et toujours recueillis par leurs coreligionnaires, ingénieux à leur construire des retraites pour les dérober aux recherches de leurs ennemis. Les dangers qu'ils couraient les rendaient chers aux populations huguenotes. L'histoire nous a conservé les noms de quelques-uns de ces prédicants; les plus célèbres étaient Berthelot, Susset, Bureau, Martin et Marbœuf.
Le comte de Chamilly, qui commandait à La Rochelle, résolut de taire cesser les assemblées en les dispersant par la force et en brûlant les granges où elles se tenaient. Chamilly était une espèce de Lalande; soldat brutal et féroce, il eût mis son projet à exécution sans Chebron, qui s'y opposa énergiquement, non par humanité, mais parce qu'il croyait que le plus court et le plus sûr moyen de faire cesser, le désordre, était de surprendre les prédicants et de les livrer à la commission dont il était le président. Singe de Bâville, dont il avait la cruauté sans en avoir la sauvage grandeur, il mit. tous les soldats dont il pouvait disposer, à In recherche des prédicants; ses efforts furent longtemps infructueux, et les huguenots, en voyant les assemblées se multiplier, crurent que si la cour n'abrogeait pas les anciens édits, elle ne voulait pas au moins leur stricte exécution; ils étaient confirmés dans cette idée par la liberté qu'ils avaient d'exercer leur culte dans la ville même où des soldats, chargés auparavant de disperser leurs assemblées, avaient été placés en garnison en prévision de la guerre d'Espagne qui se préparait.
Le clergé, effrayé de ce mouvement religieux, suborna, à prix d'argent, quelques compagnies de dragons et les lança contre les assemblées. Chebron, qui, après s'être opposé au comte de Marsilly, commençait à avoir confiance dans la force des baïonnettes, eut la joie d'en surprendre