‹ Histoire de la réformation française (volume 3)Chapitre 125 sur 263 · LIVRE XLVIII · texte numérisé non relu

LIVRE XLVIII

avait la corde au cou , la tête et les pieds nus, et pour tout vêtement une chemise ; cinquante soldats armés de la maréchaussée de la ville l'escortaient, précédés de neuf tambours, qui faisaient entendre le bruit de leurs caisses pour que le peuple ne comprît pas les paroles qu'il prononçait. A la vue de son gibet il s'écria: «Mon Dieu, dresse mes mains au combat et mes doigts à la bataille!» Arrivé au pied de la potence, on lui lut de nouveau son arrêt de mort et on lui demanda le nom des proposants qui étaient dans le royaume. «A cet égard, répondit-il, je n'ai rien à dire» , et d'une voix forte il entonna le psaume xxv.

Quand il eut terminé son chant, il demanda au commandant de la troupe de faire cesser le roulement des tambours, parce qu'il voulait faire sa dernière prière.

«Je vous l'accorde, répondit le commandant, à condition que vous prierez à voix basse. » Il fit un signe aux tambours et un silence solennel s'établit.

Le vieillard tomba à genoux au milieu des regards recueillis de la foule; des protestants, qui étaient près de lui , entendirent sortir de ses lèvres ces paroles :

«Grand Dieu, qui m'as fait naîtra pour te servir, et qui veux maintenant que je scelle de mon propre sang ton Evangile, donne-moi, comme tu fis à mon Sauveur, ce courage intrépide qu'il fit paraître lors de sa mort sur la croix, afin que j'édifie, par la mienne, mes pauvres frères qui gémissent sous la tyrannie de l'Antéchrist, privés de la liberté d'entendre ta Parole; ce sont là, bon Dieu, toutes les grâces que j'ai à te demander pour le peu de temps que j'ai à rester dans cette vie; ajoutes-y la gloire éternelle dans celle qui est à venir, au nom de Jésus-Christ, mon intercesseur. »

Quand il eut achevé sa prière, le vieillard monta l'échelle en chantant le psaume li. Un prêtre monta après lui le conjurant d'abjurer. Le patient, qui avait les mains attachées, ainsi que la tête, lui fit signe avec le pied de se retirer; il cria ensuite : «Mon âme, bénis l'Eternel et le nom de sa sainteté;» puis renforçant sa voix, il s'écria: «Seigneur, je remets mon âme entre tes mains. » Au moment où il prononçait ces mots, le bourreau s'empara de lui et accomplit son terrible ministère.

Une heure après, des protestants de Nîmes coupèrent la

corde, emportèrent le corps du martyr dans une aire, lui donnèrent pour vêtement de mort une chemise, l'enfermèrent dans un cercueil et l'enterrèrent , après avoir entouré de chaux vive ses restes mortels, pour les dissoudre rapidement, dans la crainte qu'on ne vînt les profaner. Un catholique , témoin de son martyre , écrivait quelques jours après : «Il est mort en chrétien, tout fanatique qu'il était.»1

Deux ans avant le supplice de Dortial, un homme, dont la mort passa alors inaperçue et qui eût été trente-quatre ans auparavant un grand événement politique, s'éteignait doucement et obscurément à Chelsea, près Londres 5. Cet homme, c'était le pâtre de Ribaute, le célèbre Cavalier.

Après avoir échappé, avec ses braves camisards, à la vigilance de Lalande, il se réfugia à Lausanne et fut mêlé à tous les efforts qui se firent à l'étranger pour ranimer l'insurrection cévenole; il accepta les offres d'Amédée , duc de Savoie, et servit ce prince dans un régiment de réfugiés, avec le titre de lieutenant-colonel. Il visita successivement l'Angleterre et la Hollande, où il fut reçu avec une grande distinction. A la célèbre bataille d'Almanza, il commandait, sous les ordres de Ruvigny, un régiment composé en grande partie de camisards. Au moment où le combat s'engage, les soldats de Cavalier se trouvent en présence d'un régiment français qui a combattu dans les Cévennes. — Des deux côtés, avec l'instinct rapide et prompt de la haine, Français et camisards s'élancent les uns sur les autres à la baïonnette, sans faire feu. Ce n'est pas un combat, c'est un massacre; on n'entend pas un seul cri, mais le cliquetis des armes; le sang coule par torrents, la terre est jonchée de morts et de mourants, et la lutte sanglante ne cesse que lorsque, des deux côtés, il ne reste presque plus de combattants. Cavalier fut sublime de courage et de sang-froid; la mort qui l'avait si souvent épargné, l'épargna encore cette fois, mais elle lui enleva la presque totalité de ses braves compagnons. Ses alliés ,

1. Mss. de Court, P., n° 17. — Bulletin de la Société de l'hist. du protest, frauç. , t. IX, 0e année, p. 341 et suiv.

2. Bulletin de îa Société de l'hist du protest, franc. , t. III , p. 113.

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