LIVRE XLIX
rait, à la fin de l'année, un jeûne solennel dans toutes les Églises réformées du royaume pour la conservation de la personne sacrée de Sa Majesté, pour le succès de ses armes,,pour la cessation de la guerre et pour la délivrance de l'Église. » Il prescrivit en outre que tous les pasteurs fissent, au moins tous les ans, un sermon sur la nécessité de la soumission envers les puissances légitimes.
11 y a dans ce respect profond que les protestants portent à la famille des Bourbons, qui ne se lasse pas de les persécuter, quelque chose de naïf et de touchant. Dans l'homme qui règne dans ce moment, ils font abstraction de l'individu qui se vautre dans la fange et ne voient, en lui, que l'incarnation de l'autorité. A leurs yeux, tout profane Saûl qu'il soit, il est l'Oint du Seigneur, ils le vénèrent et le respectent, et quand ce Saul appesantit sur eux sa main de fer, il n'est encore, à leurs yeux, que le ministre des châtiments de Dieu. Revenons au synode; ses décrets furent empreints d'une grande sagesse, il ordonna aux pasteurs de cesser toute controverse du haut de la chaire et de ne parler des maux que les Églises avaient eu à souffrir qu'avec beaucoup de circonspection. Modéré mais ferme, il ordonna qu'à l'avenir les assemblées qui avaient lieu de nuit se tiendraient en plein jour, et il enjoignit aux pasteurs et aux anciens d'être, à cet égard, simples comme des colombes, mais prudents comme des serpents.
Pendant toute la durée du synode, les membres de l'assemblée firent preuve de la plus grande sagesse. Ils s'étaient réunies sous l'empire de graves préoccupations; car les Églises du Midi étaient, depuis longtemps, profondément divisées au sujet du pasteur Jacques Boyer, proclamé coupable par les unes et innocent par les autres.
Jacques Boyer1 condamné à mort, et exécuté en effigie en 1736, s'était rendu recommandable par son zèle, quand tout à coup il fut destitué par son consistoire sur l'accusation intentée contre lui, d'avoir séduit l'une de ses catéchumènes. Quelques Églises de son arrondissement protestèrent énergiquement contre sa destitution , prirent vivement sa défense et obtinrent que sa cause fût déférée à
t. On ignore son âge et le lieu de sa naissance.
un synode provincial du bas Languedoc; une discussion violente s'engagea à son égard, et dans l'impossibilité où l'on fut de s'entendre, on s'adressa à la vénérable classe des pasteurs de Zurich pour la prier de statuer sur cette malheureuse et déplorable affaire1. La classe n'osa pas se prononcer, attendu que, si des pasteurs honorables demandaient la destitution de Boyer, des pasteurs également honorables demandaient son maintien; la querelle s'envenima et les Eglises du Midi étaient menacées d'une scission imminente quand le synode général se réunit en 1744. Antoine Court, avec lequel le pasteur accusé avait entretenu une longue correspondance2, quitta inopinément Lausanne et arriva au milieu de ses frères pour conjurer le danger. Sa présence donna aux délibérations de l'assemblée, touchant l'affaire de Boyer, quelque chose de particulièrement grave et solennel. Les défenseurs et les adversaires de l'accusé prirent la chrétienne résolution de s'en rapporter à la décision de la majorité. Paul Rabaul qui, en sa qualité de modérateur, présidait le synode, dirigea les débats avec une grande impartialité; les raisons pour et contre l'accusé furent pesées dans la balance du sanctuaire, et un verdict d'acquittement fut rendu en sa faveur ; toutefois il fut réprimandé de s'être montré rebelle à l'autorité ecclésiastique et d'avoir entraîné les pasteurs Grail et Gaubert dans sa rébellion.
Le 31 août, Boyer comparut devant une assemblée réunie au désert ; plus de trente mille personnes étaient présentes, un plus grand nombre s'y serait trouvé si on avait connu le lieu et le jour de la réunion. La chaire était dressée sur un échafaud sur lequel étaient des sièges, les pasteurs en robe et en rabat occupaient l'un des côtés de la chaire, l'autre l'était par Boyer et ses coaccusés en habit de ville. Les anciens de toutes les Églises des environs occupaient le parquet autour duquel étaient assis des gentilshommes, des notables et des dames de qualité. La masse
t. Ch. Coquerel, t. Ier, p. 290-291.
2. Les lettres de Boyer se trouvent dans les manuscrits d'Antoine Court, le nombre en est très-considérable.