‹ Histoire de la réformation française (volume 3)Chapitre 129 sur 263 · LIVRE XLIX · texte numérisé non relu

LIVRE XLIX

des auditeurs debout formait le cercle. Le spectacle était imposant et solennel; tous les regards étaient arrêtés sur Antoine Court que la nouvelle génération ne connaissait que de nom; mais elle vénérait, en lui, le Néhémie dont Dieu s'était servi pour relever les murs de sa Jérusalem ; elle attendait avec une vive impatience le moment où il se lèverait de sa chaire pour prendre la parole. Il se leva enfin au milieu du plus profond silence, et fit monter vers le ciel une prière fervente; quand il l'eut terminée, il s'adressa à Boyer et à ses coaccusés et leur reprocha avec douceur, mais avec force, leur rébellion à l'égard de l'autorité ecclésiastique, qui pendant si longtemps avait troublé les Églises et aurait pu, sans un effet visible de la miséricorde divine, amener une déplorable scission dans les troupeaux. En l'entendant, un avocat s'écria : «Quel coup de massue!»

Boyer et ses compagnons baissaient la tête. Le premier, lavé légalement par une décision synodale du crime d'impureté, se sentait coupable à l'égard des Églises dont il n'avait pas respecté le repos et au sein desquelles il avait essayé d'amener un schisme qui eût compromis gravement l'œuvre de l'homme qui, du haut de sa chaire, s'adressait à lui en présence de trente mille de ses coreligionnaires avec l'autorité d'un grand nom et l'autorité plus grande d'un dévouement qui ne s'était jamais démenti, et dont il donnait une preuve éclatante en quittant, au péril de sa vie, sa paisible retraite de Lausanne.

Lorsqu'il eut fini de parler, il fit un signe à Boyer, qui déclara, devant l'assemblée, qu'il avait péché en troublant les Églises, et promit d'être à l'avenir plus fidèle dans ses devoirs; après lui ses compagnons firent la même déclaration.

Court, d'une voix solennelle, révoqua leur suspension; puis descendant de sa chaire, il leur dit en leur tendant la main : «Au nom du synode je vous rends le droit de paître le troupeau de Christ que vous aviez perdu par votre infidélité;» puis il les embrassa; les onze pasteurs qui étaient présents se levèrent, à leur tour, et les embrassèrent. Les assistants vivement émus fondaient en larmes, et d'un cœur plein de reconnaissance, ils bénissaient Dieu d'avoir conjuré le péril qui pendant si longtemps avait plané sur eux.

Court remonta en chaire, et bientôt après trente mille voix entonnèrent à l'unisson le psaume CXVIII.

Après le chant, on donna la bénédiction, et la foule, profondément recueillie, se retira silencieuse. Court avait accompli une grande œuvre : en réconciliant les cœurs et en retenant les Églises du Languedoc dans l'unité ecclésiastique, il les avait saintement préparées pour les temps mauvais qui se préparaient. Pendant le séjour qu'il fit en France, il présida quelques assemblées; la plus nombreuse fut celle qui se réunit au-dessous de la tour Magne; les auditeurs occupaient 800 toises carrées de terrain. Au même moment une assemblée de trois mille personnes qui se réunissait au désert près Montauban, fut découverte et écharpée; on croit que le gouvernement sévit contre elle à cause d'un don que le clergé lui fit. 1 . Après avoir accompli son périlleux ministère, Court retourna à Lausanne où il continua, comme par le passé, à veiller sur les Églises et à leur préparer des pasteurs.

La convocation du synode national devint le signal de nouvelles persécutions plus vives encore que les précédentes. Le clergé, secondé par l'impitoyable comte de Saint-Florentin, arracha de Louis XV deux ordonnances qui dépassèrent en sévérité «tout ce qu'on avait vu jusque-là1. » Confiscation de biens, amendes, cachots, galères, potences, forte récompense pour les dénonciateurs, telle est la menace royale à l'égard des sujets dissidents de Sa Majesté qui auront contrevenu à ses ordres en assistant aux assemblées.3

Les Églises accueillirent, avec un cri de douleur, la nouvelle de cette législation barbare et adressèrent au roi un placet dans lequel elles lui exposaient respectueuse-

1. Tous les détails sur l'affaire Boyer nous ont été fournis par une lettre manuscrite de Court, qui se trouve dans ses manuscrits, L. D. C, t. XI, 1744-1745, n° 7, p. 78 et suiv. — Voyez encore Ch. Coquerel, t. Ier, p. 290 et suiv.

Page 1