‹ Histoire de la réformation française (volume 3)Chapitre 136 sur 263 · LIVRE XLIX · texte numérisé non relu

LIVRE XLIX

voulait faire l'honneur aux protestants de les employer pour repousser les ennemis de l'État, ils feraient parler de leur bravoure et Louis XV serait aussi content d'eux que Henri le Grand le fut de leurs ancêtres.» Le 7 novembre suivant, les pasteurs Boyer, Grail et Gavanon écrivent à Lenain et lui disent: «Si la descente qu'ont faite les Anglais en Bretagne arrivait dans cette province, nous ferions les derniers efforts pour exciter les protestants à devenir prodigues de leur sang pour la défense des intérêts et de la gloire de notre roi'.» Le ministre Viala, dans une lettre du 11 novembre, tient le même langage; tous ils sont unanimes à protester de leur amour et de leur fidélité à leur souverain, mais ces mêmes hommes, dévoués à leur maître terrestre jusqu'au sacrifice de leur vie, ne sont pas libres de lui sacrifier les droits de Dieu. Ils continueront donc à nourrir de la parole sainte le peuple opprimé qui leur a été confié, et ils regarderont comme non avenus les édits qui le leur interdisent, ils ne le feront ni en aveugles, ni en hommes passionnés, mais dans le calme de leur conscience, et quelques-uns d'entre eux rachèteront bien des faiblesses, des défaillances, en inscrivant leurs noms à côté de celui des plus glorieux martyrs de l'Église primitive. Suivons-les sur leurs échafauds.

Le premier des prédicants du désert de cette époque, qui ouvre la marche funèbre, est un jeune homme de vingt-six ans, nommé Louis Ranc. Il fut arrêtéje 16 février 1745 à Livron, d'où il fut transféré à Grenoble. Le parlement de cette ville le condamna à être pendu sur la place du marché de la ville de Die. L'arrêt portait en outre que sa tête serait exposée devant la porte du cabaret où il avait été arrêté. Avant sa mise en jugement, le président de la cour lui avait offert la vie s'il voulait abjurer, le jeune pasteur ne daigna pas même répondre à une sem~ blable proposition et marcha au supplice en entonnant le psaume CX VIII. Il eût voulu parler au peuple, le bruit de dix tambours l'en empêcha. Il présenta alors à Dieu sa

1. Bulletin de la Société de l'hist. du prot. franc., t. IX, p. 246.

dernière prière en repoussant de la main deux jésuites qui l'importunaient de leurs obsessions; puis il se livra au bourreau, qui le pendit et lui coupa la tète. Le commandant du Diois et le grand vicaire de l'évêque, trouvant que les juges avaient été trop indulgents, firent traîner le corps mutilé du martyr par les rues et ordonnèrent ensuite qu'il fût jeté. dans un égout; une dame catholique dont le nom malheureusement est demeuré inconnu, fit retirer le corps du cloaque et lui donna une sépulture dans l'une de ses propriétés. '

Après le jeune pasteur du désert, vint le tour d'un vieillard qui depuis cinquante ans desservait les Eglises avec un zèle que les années n'avaient pas ralenti un seul instant. Jacques Roger était né dans le petit village de Boissières près Nîmes; il se consacra au ministère évangélique et desservit les Églises du Dauphiné depuis 1708 jusqu'en 1711, où il sortit du royaume après avoir assisté à la ruine des camisards. Il revint en France en 1715 et aida puissamment Antoine Court dans son œuvre de réorganisation.^ Grâce à ses efforts et à sa constance inaltérable, il vit les Églises du Dauphiné renaître miraculeusement de leurs cendres, et pendant trente ans, fatigué, mais jamais lassé de servir son Maître, il édifia ses frères, les confirma dans la foi et leur donna, dans sa personne, un modèle de charité et d'abnégation. En 1744, un synode provincial ayant arrêté qu'à l'exemple du Languedoc les assemblées auraient lieu à l'avenir en plein jour, Roger exécuta l'ordre le 7 juin de la même année, voulant prouver que ses coreligionnaires n'étaient pas, comme on les accusait, une misérable poignée de fanatiques. Un immense auditoire se réunit autour de sa chaire dressée dans

1. Haag, France protestante, art. Ranc. — Mss. de Court, P., n° 17. — Ranc avait un frère, nommé Alexandre, qui fut, en 1746, exécuté en effigie à Grenoble. Il continua à desservir les Églises de La Rochelle, et il laissa un fils qui , en 1780, fut nommé pasteur à Sedan et mourut à La Rochelle dans l'exercice de ses fonctions pastorales.

le désert. A la vue de cette foule qui accourait entendre le vieillard, le clergé fut exaspéré et il accusa Roger d'avoir lu, à ses auditeurs, un faux édit de tolérance. C'était faux; mais la calomnie n'en porta pas moins ses fruits. Louis XV, qui se trouvait, dans ce moment, au camp près Tpres, ordonna au premier président du parlement de Grenoble de démasquer l'imposture du prédicant.1

Dès ce moment Roger fut l'objet d'une active surveillance, et le 29 avril 1745 il fut arrêté, par trahison, dans le bois des Petites Vacheries, non loin de Crest, et conduit à Grenoble. A l'officier qui lui demanda qui il était, il répondit : «Je suis celui que vous cherchez depuis trenteneuf ans; il est temps que vous me trouviez.» Le 22 mai suivant, le parlement le condamna à mort pour avoir fait les fonctions de prédicant, mais nullement pour avoir fabriqué un faux édit de tolérance, comme on l'en avait accusé. Roger écouta son arrêt avec le plus grand calme; il ne contesta pas, il était prêt; depuis l'arrestation et le martyre de Louis Ranc, il répétait sans cesse: «Pauvre enfant, que je voudrais être à ta place!» Ses vœux étaient exaucés, il sentait que son Sauveur l'aimait d'une affection particulière, puisqu'il l'appelait à la gloire de mourir pour son saint nom.

Le vieillard marcha au supplice avec la même intrépidité que les camisards volaient sur un champ de bataille. «Les voici, s'écria-t-il, à la vue du bourreau qui venait le prendre, l'heureuse journée et l'heureux moment si souvent désirés; réjouissons -nous, mon âme, puisque c'est l'heureux jour que tu dois entrer dans la joie de ton Seigneur!» Ne croirait-on pas entendre un des plus grands martyrs des temps apostoliques.

Deux jésuites l'accompagnèrent; il les pria de le délivrer de leurs obsessions, qui étaient inutiles puisqu'il voulait mourir dans la foi qu'il avait prêchée et enseignée; il récita à haute voix le psaume Ier, au bruit des tambours; arrivé sur la place du Breuil, où son échafaud était dressé, il y monta avec une sainte allégresse, comme l'eût fait un martyr de vingt ans. Son corps demeura pendant vingt-quatre heures suspendu au gibet. Il fut ensuite jeté dans les eaux

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