LIVRE XLIV
que les supplices et les défaites. Bàville s'applaudissait néanmoins de son œuvre ; l'exil et la mort l'avaient délivré des principaux d'entre les camisards; mais parmi les rebelles il comptait encore: Clary, célèbre par le bûcher sur lequel il était monté volontairement; Couderc, dit la Fleurette, Élie Marion, Fidel, Moïse, Daniel Gaubert, Bessède , Afgier, dit la Valette , et quelques autres , au nombre desquels était Abraham Mazel , qui s'était récemment échappé de la tour de Constance.
La tour de Constance était l'une de ces nombreuses prisons où l'on renfermait les protestants, et dont la pitié ne franchissait jamais la porte; mais écoutons l'éloquent historien des Pasteurs du désert : «Le vieux château d'Aiguemorte, aux murs crénelés, percé de poternes en ogive, et flanqué de tours, renferme une enceinte intérieure, massive , circulaire , au centre de laquelle s'élève , absolument isolée, une tour ronde, énorme, d'un aspect formidable et qui , pour indiquer sans doute de quelle vertu doit s'armer le cœur des captifs plongés dans son horreur, porte le nom de Constance. Un pont immobile conduit au guichet de ce donjon; sa porte massive et doublée de fer ouvre sur un escalier dont la spirale, à peine éclairée, circule dans l'épaisseur du mur; sa base est ténébreuse, sa plate-forme couronnée d'une lanterne où brillent, le jour, les armes d'une sentinelle , et la nuit un phare. Les deux étages qui divisent sa hauteur forment chacun une salle immense , circulaire , et comprenant toute l'aire de la tour: la supérieure sert de prison aux confesseurs cévenols; à sa circonférence sont placés leurs grabats, au centre le foyer d'hiver et un banc de pierre circulaire; les ogives des arceaux, d'une élévation prodigieuse, forment, à la clef de voûte, un soupirail circulaire, qui donne une issue à la fumée et un accès à la pluie et aux vents, et aussi à un rayon du ciel. Dans les parois latérales nulle ouverture que les étroites fentes des meurtrières, qui seules permettent aux prisonniers d'entrevoir le monde des vivants, c'est-àdire d'autres tours où gémissent leurs sœurs captives , la cité fiévreuse,, à demi dépeuplée et en ruines, et dans le
lointain, les marais pestilentiels dont l'atmosphère méphitique enveloppe leur donjon, semblable à un gigantesque sépulcre , au sommet duquel resplendit le phare comme, dans les ombres de la mort, l'espérance qui s'envole vers le ciel. » 1
C'est dans ce tombeau que Bâville jeta le célèbre Abraham Mazel et trente-trois de ses frères; ses épaisses murailles qui, de nos jours encore , enlèveraient toute espérance d'évasion au plus ingénieux de nos forçats de Brest et de Toulon , n'effrayèrent pas le prophète. « Frères , dit-il à ses compagnons de captivité, prenez courage, l'Esprit me dit que nous sortirons d'ici.» Humainement, cela paraissait impossible ; ils n'avaient ni marteaux, ni ciseaux, ni leviers, rien que leurs mains; ils se mettent néanmoins à l'œuvre , et après six mois d'un travail incessant , le mur est percé. Un obstacle alors se présente: il faut descendre d'une hauteur de cent pieds , déjouer la vigilance des sentinelles, franchir deux enceintes, traverser des marais larges et profonds, et de leurs bords fangeux gagner les Cévennes, distantes de vingt lieues; ils le tentent, et dixsept d'entre eux opèrent leur descente à l'aide de leurs couvertures attachées à un barreau de fer. Quand le geôlier apprend leur évasion, il donne le signal d'alarme, mais Abraham et ses compagnons de captivité étaient déjà loin.2
Bâville fut d'autant plus affecté de leur évasion qu'il ne doutait pas qu'ils ne se joignissent à Clary et à Montbonnoux. Une nouvelle insurrection lui eût paru , dans ce moment, dangereuse, à cause d'une guerre avec l'Espagne, prête à éclater. Il dut donc , sur la proposition de Berwick , consentir à une amnistie.
Clary et Montbonnoux traitèrent de lâches et de traîtres ceux qui l'acceptèrent; leur petit nombre ne les effraya pas ; ils crurent que Dieu se servirait de leur faiblesse même pour confondre leurs ennemis. Bien n'est plus touchant que de voir ces hommes qui auraient pu, en toute conscience , devant Dieu , imiter la conduite de leurs frères, se dévouer à une vie errante, semée de fatigues et de pé-