LIVRE XLIV
rils sans cesse renaissants, ayant, contre eux, leurs coreligionnaires qui redoutent leur contact, les catholiques qui les regardent comme les continuateurs de la guerre, le froid, la faim, toutes les misères de la vie errante du proscrit qui n'a pour s'abriter que des cavernes et la voûte du ciel , et qui ne sait , la veille , ce que le lendemain lui réserve.
L'insurrection paraissait finie ou toucher à sa fin, quand le 26 février 1706 Berwick quitta le Languedoc pour aller en Espagne soutenir le trône chancelant de Philippe V. — Il eut pour successeur l'homme le plus facétieux et le plus burlesque de la cour, le duc de Roquelaure. Ce singulier personnage avait pour épouse une femme jeune, belle et légère, qui le détestait. Elle supplia Louis XIV de la délivrer de la présence de son grotesque époux. «Touché de la douleur des beaux yeux deMme de Roquelaure, dit Simon, le roi envoya son mari commander en Languedoc, au scandale de toute la France. >:>
Trois semaines après le départ de Berwick, unTriboulet de cour occupait la place d'un militaire de génie ; mais ce Triboulet, qui avait le triste privilège d'égayer les courtisans de Versailles, était un fou furieux, aussi prompt à faire couler le sang qu'à dire spirituellement ces mots graveleux qui lui ont donné dans l'histoire une si déplorable et si honteuse célébrité.
Les tragiques événements dont le Languedoc était le théâtre , retentirent douloureusement dans les États protestants. L'irritation fut profonde contre Louis XIV, qui laissait assassiner ses sujets, sous le prétexte de les retenir dans le devoir. Des écrits violents furent publiés ; l'un d'eux, intitulé: la Loi du talion, établissait que le seul moyen d'arrêter la persécution en France, était de frapper les catholiques 'des Etats protestants et de mettre à mort autant de catholiques de Hollande et d'Angleterre qu'on ferait périr de protestants en France. «Ce moyen, disait
l'auteur, est terrible, mais il est justifié par les droits de la guerre, et quand les prêtres verront, ajoutait-il, qu'on fait mourir leurs collègues à l'étranger, ils iront se jeter eux-mêmes aux pieds du roi pour obtenir la vie des huguenots.» 1
Le moyen, s'il eût été mis à exécution, eût certainement arrêté le cours des persécutions, mais mieux valait pour les protestants mourir assassinés que de devoir la vie à de pareilles représailles.
Les princes protestants laissèrent donc massacrer leurs frères de France. Miremont, Belcastel et La Bourlie furent désolés, et leur reprochèrent amèrement leur mollesse, cause de tant de sang répandu. Ils en eurent cependant honte et résolurent, moins par compassion pour les camisards que pour leur propre intérêt, de se servir des passions cévenoles contre Louis XIV. De nouvelles conspirations s'ourdirent en silence. Miremont, Belcastel, La Bourlie et Cavalier en étaient l'âme ; les réfugiés devaient en être le bras.
Le Languedoc, depuis quelque temps, paraissait tranquille, mais Bâville, éclairé par l'expérience , ne s'endormait pas sur ses sanglants lauriers; il avait, dans les pays étrangers, une police nombreuse, active, qui surveillait les réfugiés; il tressaillait d'effroi à la pensée qu'un camisard pourrait traverser le Rhône pour venir prêcher la guerre sainte aux Cévenols; il se rappelait Vivens, Gabriel Astier, Catinat, Boëton; aussi les bords du fleuve étaient soigneusement gardés ; mais quelle que fût sa vigilance, il ne put empêcher trois hardis camisards de péné-
Ces trois hommes intrépides étaient Daniel Guy, dit Billard, lieutenant-colonel de Cavalier, Dupont, ancien secrétaire du chef camisard, et le célèbre Abraham Mazel. Ils partirent du fond de la Hollande et arrivèrent à Genève , où on leur procura de l'argent et un guide , nommé Sallier 2. Ils quittèrent cette ville le 26 mars 1709, marchèrent
1. Ernest Moret, t. III, p. 139-140. — Court, t. III, p. 169.