LIVRE XLIV
la nuit, se cachèrent le jour, traversèrent le Rhône près de Valence, et s'adressèrent à Paul Ebrui, dit Saint-Paul, le plus célèbre prédicant de cette époque, et lui exposèrent leur dessein de soulever le Vivarais. «Nous sommes envoyés, lui dirent-ils, par Cavalier et par Miremont; les puissances maritimes n'attendent qu'une prise d'armes pour nous seconder et opérer une descente sur les côtes du Languedoc.» Le prédicant , tout désireux qu'il fût de la délivrance de ses frères, leur insinua que les temps n'étaient pas propices et que les populations ne soupiraient qu'après le repos. « Le pays , ajouta-t-il , est pauvre , les vivres manquent. » La célèbre famine de 1709 commençait à se faire sentir.
Les trois camisards prirent congé du prédicant et se dirigèrent vers les Cévennes, dans la pensée qu'ils y trouveraient un terrain mieux préparé que ne l'était le Vivarais. En traversant Vais, ils rencontrèrent un ancien militaire, nommé Justet, auquel ils communiquèrent leur projet. Justet était brave, intrépide, et il souffrait cruellement des mauvais traitements sous lesquels ses coreligionnaires ployaient depuis si longtemps. «Frères, dit-il aux trois camisardg, votre entreprise est sainte, parlez, je suis prêt et sous peu, bien d'autres seront heureux de se joindre à vous.»
Abraham Mazel et ses deux compagnons crurent entendre la voix de Dieu lui-même, et se préparèrent à recommencer la lutte avec Louis XIV. L'expérience ne leur avait rien appris, tant la haine jetait, sur leurs yeux, un bandeau qui leur cachait leur impuissance et les flots de sang qu'ils allaient faire verser inutilement; le fanatisme va en avant et ne raisonne pas.
Nos trois camisards dressèrent leur plan, visitèrent le Vivarais, entretinrent des correspondances avec les Cévennes, et signifièrent leur présence à Bâville par le meurtre d'un gentilhomme nommé de Vocance qui s'était rendu odieux aux huguenots, pour avoir dispersé et massacré leurs assemblées religieuses.1
f. Court, t. III, p. 234,
Ce meurtre, qui rappelle celui du baron de Saint-Côme, fut le signal de l'insurrection ; elle eut lieu dans un moment où la France avait besoin de toutes ses forces, soit pour protéger ses frontières, soit pour envahir celles de ses voisins. — L'hiver s'approchait, et Roquelaure n'avait ni blé pour nourrir ses soldats, ni argent pour les solder. La désertion se mettait dans leurs rangs.
Abraham donnait de ses nouvelles à Roquelaure et à Bàville, par ses hardis coups de main, et lançait au milieu des populations courbées sous le double impôt de l'or et du sang, un manifeste habilement rédigé. Il était à l'adresse des protestants et des catholiques, le voici : 1
a Dieu bénisse notre entreprise et préside en nos conseils, afin que nous ne puissions jamais rien entreprendre qui rie soit pour sa gloire, pour l'édification et pour l'avancement de son règne. Amen.
«Vous ne serez pas surpris, Messieurs du clergé, de ce qui vous arrive aujourd'hui, après nous avoir servi de langues emmiellées et de boute-feux, nous ayant fraudé la foi; vous seuls êtes la cause de la ruine totale de ce royaume et avez mis tout le peuple dans un état à ne pouvoir jamais se relever. Je vous avertis de la part de Dieu, de quel ordre que vous puissiez être, que je m'en prends à vous en personne et à tous vos émissaires, comme étant les seuls perturbateurs du repos public, pour vous faire restituer tout ce que vous et vos ancêtres nous avez usurpé et à nos ancêtres ; vous déclarant que nous prétendons et que nous voulons être remis dans nos anciens privilèges et voulons notre liberté , qui est les édits de Nantes, de la manière qu'ils étaient lorsque vous les avez violés par vos enchantements diaboliques, ne prétendant rien payer à l'avenir que les deniers qui seront légitimement dus.
«Nous voulons aussi absolument l'élargissement de tous les prisonniers, galériens et exilés; en un mot, tous ceux et celles qui souffrent pour cause de religion, sans distinction de personnes.