‹ Histoire de la réformation française (volume 3)Chapitre 156 sur 263 · Journal de Paul Rabaut, n° U · texte numérisé non relu

Journal de Paul Rabaut, n° U

Uchaud, et lorsque la berline du marquis passa, il s'avança vers la portière, se nomma... exposa le but de son message et présenta l'écrit qu'il tenait à la main et qui était destiné à être mis sous les yeux du roi.

Le général, à l'ouïe du nom de Rabaut, se découvrit, et touché de l'intrépidité du pasteur du désert, il accepta son placet et le vil s'éloigner sans avoir même l'idée de le faire arrêter. Le placet fut envoyé à Versailles. Dans un style simple, mais éloquent, Rabaut justifiait ses frères et faisait retomber sur les prêtres la responsabilité des derniers troubles. «On ne se contente pas, disait le pasteur au roi, d'exterminer nos personnes, de nous priver de la liberté, de consommer nos biens; on porte quelquefois la cruauté jusqu'à nous arracher nos enfants d'entre les bras, pour les transporter dans des couvents ou des séminaires, pour leur surprendre une signature, sans leur dire ce qu'on en veut faire, les entraîner dans quelque église par ruse ou par force pour leur donner des poupées ou des colifichets, tels sont les moyens qu'on emploie pour soustraire des enfants de sept à huit ans à l'autorité paternelle, moyens qui n'ont que trop réussi à l'égard de la fille du sieur Domergue de Saint-Ambroix, qui a été enfermée dans un couvent, en vertu d'une lettre de cachet' obtenue par M. l'évêque d'Uzès , et à l'égard de la fille du sieur Colomb de Clermont, contre laquelle M. l'évêque de Lodève a également obtenu une lettre de cachet. Le sieur Chambon, subdélégué à Uzès, avait entrepris d'enlever, de son autorité privée, la fille du nommé Dufoy de Nîmes, laquelle était chez une parente à Uzès, et il en serait venu à bout, si la jeune fille, informée de ce qui se tramait contre elle, n'eût pris la précaution de s'évader. On pourrait citer grand nombre d'autres exemples; mais pour abréger, on s'arrête à ceux-ci. Votre Majesté verra aisément ce qui peut se passer dans le cœur d'un père à qui on enlève ce qu'il a de plus cher, d'autres soi-même à qui Ton refuse même la consolation de les voir dans les tristes lieux où on les enferme. Rien n'est plus propre à jeter les protestants dans le découragement et dans le désespoir.» 1

t. Requête au roi, 1753. — Mss. P. R.

Ce placet impressionna favorablement la cour, et à dater de ce moment les poursuites contre les réformés commencèrent à se ralentir dans tout le royaume, et le comte de Saint-Florentin, qui jusqu'alors n'avait su signer que des ordres d'extermination, écrivit à M. de Saint-Priest : «Je vous prie de ne plus vous en rapporter, à l'avenir, avec autant de facilité, au témoignage des missionnaires et curés et même des évêques qui vous proposent de faire mettre des enfants dans des maisons pour être instruits.» '

Après le départ du marquis de Paulmy, le duc de Richelieu arriva dans le Languedoc pour porter les vœux et les ordonnances de la cour aux États de cette province où le clergé avait la haute main, et qui était aussi prompte à exécuter les édits contre les protestants, qu'avare de ses subsides.

Le duc de Richelieu était l'arrière-petit-neveu du célèbre cardinal de ce nom. 11 était né en 1696; de bonne heure il se distingua par son esprit dans les salons et par son courage .sur les champs de bataille. A vingt ans il était le plus beau gentilhomme de son temps et le plus dépravé. Sa vie aventureuse et ses duels en avaient fait l'idole des plus grandes dames de la cour, qui se faisaient une gloire d'être déshonorées par lui. Comblé de dignités et d'honneurs, il était la personnification d'une noblesse tarée, qui de son glorieux passé n'avait su conserver que sa bravoure. Louis XV aimait Richelieu à cause de ses vices; Voltaire à cause de son esprit. Tel était l'homme qui vint présider les États ; indifférent en matière religieuse , il n'apporta pas dans son commandement l'esprit de Bâville; en effet, que lui importait que les protestants chantassent des psaumes en mauvais français, pourvu qu'ils ne fussent pas des sujets insoumis? Aussi arriva-t-il dans le Languedoc avec de bonnes dispositions, qui se manifestèrent par la cessation des excès des logements militaires.

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