LIVRE L
prêtre, de se séparer sous peine d'amende avec injonction de faire réhabiliter leur union devant les archevêques ou évêques.
Les Églises se plaignirent, mais vainement; la cour était alors trop préoccupée des querelles des jansénistes et des jésuites et de ses plaisirs, pour parcourir, seulement des yeux, leur requête : elle la laissa dans le panier aux oublis. Qu'importait d'ailleurs aux courtisans qu'un prédicant fût pendu ou qu'un religionnaire allât ramer sur les galères de l'insouciant Louis XV. Jouir du présent, sans s'inquiéter de l'avenir, gros d'orage, n'était-ce pas l'unique but de leur vie épicurienne? Si le clergé ne leur eût pas demandé la tète d'un pasteur du désert, ils ne la lui eussent pas offerte; mais quand il la leur demandait, ils ne savaient pas la lui refuser. Les hommes asservis aux plaisirs des sens font le mal sans remords et le bien sans enthousiasme. L'historien, obligé de vivre avec les personnages de cette époque avilie, éprouve un profond dégoût, et pour en trouver de pareils, il faut qu'il les cherche à la cour des princes du Bas-Empire, et encore il ne les y trouve pas toujours. Il désespérerait de la France , s'il ne trouvait pas, dans quelque pauvre proscrit, cet amour du grand et du beau dont l'entourage de l'ignoble Louis XV a perdu jusqu'au souvenir, et quand cet historien est protestant, il craint de manquer de justice et de viser à l'impartialité, au lieu d'être impartial; ce n'est qu'après un mûr examen , qu'il se rassure ; il sait que s'il n'a pas la plume de Tacite, il a sa noble indignation et sa partialité pour les causes justes. Il va donc en avant sans crainte, et s'il dresse un pilori , ce n'est jamais pour y attacher des saints et des justes.
L'année 1755 commença comme elle avait fini, tristement. Le 3 janvier le pasteur Michel Viala termina son orageuse carrière; il était né en 1710 à Pont-de-Montvert. Antoine Court rappelle qu'on hésita longtemps à l'admettre au ministère, parce qu'il n'était pas né en légitime mariage. Le jeune Viala, qui brûlait du désir de dépenser sa vie au service du Seigneur, triompha de cet obstacle; il
ne trompa pas les espérances de ceux qui lui ouvrirent la périlleuse carrière qu'il ambitionnait; son heureuse mémoire , sa rare pénétration d'esprit , sa grande facilité d'élocution, le placèrent au premier rang des pasteurs du désert. Il desservit avec un zèle admirable les Églises du haut Languedoc, travailla à l'organisation de celles du Poitou, fut élu modérateur du synode national qui s'assembla au désert (1744). Il eut un moment de défaillance à la vue des potences qui se dressaient pour ses collègues, et fit ses adieux à son troupeau avec l'intention d'aller terminer ses jours à l'étranger; mais il eut honte de sa lâcheté, et reprit les travaux de son apostolat, qu'il continua jusqu'à sa mort. Les Églises le pleurèrent; elles perdirent en lui un serviteur fidèle et dévoué; elles oublièrent la seule heure de défaillance qu'il eût eue dans sa vie et ne se rappelèrent que ses services.
Paul Rabaut, qui comprenait, comme Antoine Court, qu'il valait mieux livrer au bourreau des martyrs qu'à l'Église romaine des apostats , continuait à convoquer des assemblées au désert; d'abord 500 personnes, puis 2,000, répondirent à ses appels; ses collègues l'imitaient; mais, par prudence , les réunions n'avaient pas lieu près de Nîmes, où la présence de Richelieu les rendait impossibles par l'appareil militaire qu'il déployait. Le maréchal le savait; mais, soit insouciance, soit politique, il ne lâchait pas toujours ses dragons sur elles; il ne les laissait pas cependant toujours oisifs : à la Calmette, près Dions, une assemblée de plus de 1,000 personnes fut surprise; les soldats tirèrent à bout portant sur elles , en tuèrent plusieurs et firent plus de 20 prisonniers. Malgré cela les assemblées continuaient, semblables à ces flots de la mer qui, séparés un instant par le navire qui les fend, reprennent peu d'instants après leur première place. La cour et le clergé s'étonnaient; ils ne comprenaient rien à une telle persistance.