‹ Histoire de la réformation française (volume 3)Chapitre 171 sur 263 · LIVRE L · texte numérisé non relu

LIVRE L

beaucoup. 11 est vrai que des gens soupçonneux et vétilleux pourront dire que c'est la présomption et l'intérêt qui me font parler ainsi ; mais la chose n'en est pas moins réelle pour cela. Les affaires de mon commerce vont fort bien : j'ai fait six assemblées dans six places différentes; j'ai baptisé quelques enfants; j'ai aussi commencé à former des écoles et à rétablir l'ordre; j'ai élabli des anciens et des diacres à Orthèz, Salies, Athos, Peyrade, Sales, Sainte-Suzanne, et dimanche prochain, avec l'assistance du bon Dieu, j'en établirai dans plusieurs autres lieux; ainsi, quoique les prêtres soient aussi méchants que jamais, qu'on fasse de grandes menaces et qu'on ait commencé à dresser des procédures, soit contre les assemblées, soit contre ceux qui font baptiser leurs enfants au désert, la chose va toujours son train; il se fait toujours quelques prosélytes. Je vous ai appris que Badianave, qui avait été emprisonné pour s'être marié au désert, était sorti de prison le jour que je séjournai à Pau. Je vais à présent vous apprendre, sur son sujet, quelque chose qui vous fera plaisir; la voici : la femme de ce bon fidèle était précisément accouchée dans le temps qu'il sortit de prison; il n'a pas hésité un moment à donner gloire à Dieu en faisant baptiser son enfant par les mains de celui qui les a épousés.»1

Les mêmes propositions de quitter le royaume avaient été faites à Rabaut; il refusa. Sa présence était au milieu des Églises; d'ailleurs il avait trop de perspicacité pour ne pas comprendre que le clergé aurait plus facilement raison des brebis quand elles seraient privées de leur berger.

Revenons à Défère: son zèle, qui allait quelquefois jusqu'à la témérité, inquiétait quelques-uns de ses collègues, qui lui conseillèrent une fois l'exil; — mais lui, qui voyait la foule attentive à sa parole, bravant tout pour venir l'entendre , aurait regardé comme une lâcheté de quitter son poste. Il y demeura, à la grande joie des protestants, qui aimaient sa parole vive, entraînante et quelquefois sarcaslique quand il attaquait les abus de l'Église romaine, quoique les synodes eussent, avec raison, re-

1. Lettre à Paul Rabaut, 4 décembre 17 56, signée de La Briga. — Ch. Coquerel, t. II, p. 233 et suiv.

commandé beaucoup de prudence et de mesure à cet égard. Défère nous rappelle Froment; il a sa jeunesse, son ardeur, son intrépidité, son éloquence entraînante, sa haine des prêtres, son mépris du danger; il aurait eu aussi ses défaillances, si nous devions en croire un synode qui l'interdit pour quelque faute de jeunesse; mais il fut rétabli dans sa charge à cause de sa repentance sincère et des grands services qu'il avait rendus aux Eglises.1

Le Béarn , qui avait joui pendant quelque temps d'un calme relatif, vit, en 1758, se renouveler quelques-unes des persécutions qui lui avaient été si fatales avant et après la révocation de l'édit de Nantes. Les grenadiers, ces successeurs des dragons , furent les missionnaires bottés de celte époque; ils jetèrent l'épouvante dans Orthez et dans les villages environnants, renouvelant les tristes et sanglantes scènes d'autrefois. Pour les animer, ils avaient l'ivresse du vin et le fanatisme du curé d'Orthez. Le petit peuple se montra intrépide, les gros chapeaux (les bourgeois) lâches : ils supplièrent Défère de sortir de la province et de se retirer à Bordeaux ou à Montauban; mais le pasteur intrépide leur répondit que tant qu'il trouverait des asiles, il resterait, et qu'un bon pasteur ne quitte jamais ses brebis. «Je suis prêt à tout,?) ajouta-t-il.2

Comme si on eût voulu faire expier au Béarn d'avoir donné le jour à la protestante Jeanne d'Albret, les persécutions furent brutales : Orthez, Bellocq, la Bastide et plusieurs autres localités furent visités par des grenadiers et des huissiers. La terreur était organisée; ceux qui n'osaient prendre la fuite, dans la crainte d'être arrêtés, vivaient dans des alarmes continuelles; ils étaient inquiets à cause de leurs mariages et de leurs baptêmes; on leur rendait la vie amère, difficile; on les plaçait, à force de vexations, sur la pente funeste de l'apostasie. Entre tous, le curé d'Orthez se distinguait par sa brutalité; il allait de maison en maison, à la tête d'une troupe de soldats, et

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