‹ Histoire de la réformation française (volume 3)Chapitre 178 sur 263 · LIVRE L · texte numérisé non relu

LIVRE L

L'un des curés leur dit : « Vous serez damnés.

— Nous allons, lui répondit Rochette, comparaître devant un juge plus jusle que vous; c'est Celui qui a versé son sang pour nous sauver. » Et s'adressant à ses compagnons, il les exhorta à glorifier Dieu par un saint martyre.

Les curés l'ayant interrompu à plusieurs reprises, pour soutenir qu'à l'Église romaine seule appartient le droit de remettre les péchés : « L'Église protestante, lui répondit Rochette , a pour pierre angulaire la sainte Écriture, et la rémission des péchés ne s'obtient que par la foi en la mort sanctifiante du Rédempteur.»

A l'heure du dîner ils furent délivrés de la présence importune des prêtres. Un étranger qui les eût vus si calmes et si sereins, ne se serait jamais douté qu'ils prenaient leur dernier repas. Les geôliers et les sentinelles, témoins de ce touchant spectacle, versaient des larmes. «Merci, merci, leur dit Rochette, pour votre bonne sympathie; si, en quelque chose, pendant notre séjour dans cette prison, nous vous avons offensés, nous vous en demandons pardon. » A un soldat du guet, qui paraissait plus attendri que les autres, il dit : « Mon ami, ne suis-je pas prêt à mourir pour mon roi comme vous pour le vôtre? Pourquoi me plaignez-vous de mourir pour mon roi? »

A une heure après midi, les prêtres entrèrent dans la prison; leur présence affecta péniblement les condamnés. «Retirez-vous, leur dirent-ils, nous ne voulons pas de votre ministère.

— Nous sommes ici pour votre salut, leur dit l'un d'entre eux.

— Si vous étiez, lui répondit le plus jeune des gentilshommes , à Genève prêt à mourir dans votre lit (car on n'y fait mourir personne pour cause de religion), seriezvous bien aise que quatre ministres, sous prétexte de zèle, vinssent vous persécuter jusqu'à votre dernier soupir? Ne faites donc pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît »

Ces paroles ne touchèrent pas les convertisseurs : dans ces nobles martyrs ils ne voyaient que des hérétiques condamnés au feu éternel s'ils ne se réconciliaient pas avec l'Église. Armés chacun d'un crucifix, qu'ils leur présentaient de temps en temps, ils ne cessèrent de les tourvu. 8

menter et de les troubler dans leur recueillement. L'aîné des gentilshommes, impatienté, s'écria: «Si vous voulez vous entretenir avec nous, parlez-nous de Celui qui est mort pour nos offenses et ressuscité pour notre justification : nous vous écouterons; mais n'y mêlez plus vos superstitions. »

Deux heures sonnèrent , c'était le moment du départ. Ils sortirent de la maison et montèrent, avec les quatre prêtres dans un chariot qui, au milieu d'une foule immense, se dirigea vers la porte de la cathédrale.

A l'aspect de l'église, Rochette crut qu'on voulait l'y faire entrer et le forcer à signer une abjuration.

«Je ne descendrai pas du chariot, dit-il.

— On ne veut pas vous faire abjurer, lui dit l'un des prêtres ; on veut seulement que vous fassiez amende honorable pour demander pardon à Dieu, au roi et à la justice pour avoir fait méchamment les fonctions de votre ministère et contrevenu aux ordonnances. »

Rochette, qui comprit la ruse et le parti qu'on pourrait tirer contre le protestantisme, de cet acte, répondit avec beaucoup de fermeté qu'il ne descendrait pas. «Je ne peux, ajouta-t-il, agir contre ma conscience; là où vous ne semblez voir qu'une formalité, j'y vois une abjuration. »

On le contraignit cependant de descendre et de se mettre à genoux, alors d'une voix ferme il dit: «Je demande pardon à Dieu de tous mes péchés, et je crois fermement en être lavé par le sang de Jésus-Christ, qui nous a rachetés à grand prix. Je n'ai point de pardon à demander au roi. Je l'ai toujours honoré comme l'Oint du Seigneur; je l'ai toujours aimé comme le père delà patrie. J'ai toujours été bon et fidèle sujet, et les juges m'en ont paru trèsconvaincus. J'ai toujours prêché à mon troupeau la patience, l'obéissance, la soumission, et mes sermons, qu'on a en main, sont renfermés en abrégé en ces paroles : «Craignez Dieu, honorez le roi.» Si j'ai contrevenu à ses lois touchant les assemblées religieuses, c'est que Dieu m'ordonnait d'y contrevenir; quant à la justice, je ne l'ai point offensée, et je prie Dieu de pardonner à mes juges. »

Le bourreau et le greffier insistèrent pour qu'il fît amende honorable; le martyr protesta énergiquement et sortit victorieux de cette lutte pénible.

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