LIVRE L
Kochette et ses compagnons remontèrent sur leur tombereau, et le funèbre cortège se dirigea vers la place de la Monnaie, précédé et suivi par un détachement de soldats comme si on eût craint un enlèvement. L'attitude noble et touchante des condamnés triompha du fanatisme des Toulousains, qui ne cachèrent ni leurs regrets, ni leurs larmes. L'un des quatre prêtres ne put résister à ce que ce spectacle avait de saisissant, il s'évanouit, on l'emporta; un autre vint prendre sa place. Ce qui touchait le plus, c'était la jeunesse de Rochette, l'inexprimable sérénité de sa physionomie pleine de douceur et de grâce, sa parole remplie de confiance et de fermeté ; tout intéressait en lui; on savait qu'il aurait pu sauver sa vie par un mensonge , et qu'il ne l'avait pas voulu.
Le jeune pasteur descendit d'un pas ferme du chariot, et monta sur l'échafaud en chantant l'hymne des martyrs:
La voici, l'heureuse journée,
Qui répond à notre désir.
Louons Dieu, qui nous l'a donnée,
Faisons-en tout notre plaisir.
Grand Dieu! c'est à toi que je crie :
Garde ton Oint et le soutiens.
Grand Dieu ! c'est toi seul que je prie :
Bénis ton peuple et le maintiens
«Mourez catholique, lui dit le bourreau.
— Jugez, lui répondit le martyr, quelle est la meilleure religion, celle qui persécute ou celle qui est persécutée. »
L'exécuteur des hautes œuvres attacha le patient au gibet et le pendit.
Deux des gentilshommes contemplaient cette scène tragique avec un visage impassible; le troisième, c'était le plus jeune, porta les mains sur sa figure pour ne pas en être témoin. Quand ses deux frères eurent été décapités, il releva noblement la tête, et au bourreau qui, en lui montrant leurs corps ensanglantés, lui disait : «Vous venez de voir périr vos frères, abjurez pour ne pas périr comme eux,» il répondit froidement : «Fais ton devoir.» À ces mots le bourreau laissa retomber sa hache, et la tête du gentilhomme roula à côté de celles de ses frères.
Les commissaires du parlement et les députés des autres cours baissaient la tête de honte pendant l'exécution; quel-
ques-uns pleuraient. La foule, ordinairement bruyante, se retira lentement et en silence; une terreur de Dieu planait sur elle et lui criait : « Le sang des justes vient de couler. » 1
Ce martyre, qui rappelle les plus beaux de ceux de la primitive Eglise , impressionna douloureusement les réformés, mais il les fortifia : du sommet de leur échafaud Rochette et ses compagnons leur disaient : « Prenez courage: si Dieu est pour vous, qui sera contre vous? le sang des martyrs est la semence de l'Église. »
Dix-huit jours après le supplice de Rochette et des gentilshommes, un autre échafaud, autour duquel devait se faire un bruit immense, se dressait à Toulouse; un vieillard de soixanfe-huit ans y montait d'un pas ferme; nous avons nommé Jean Calas.
f. Bulletin de la société de l'hist. du prot. franc., t. H, p. 181. — On trouve dans ce recueil des documents précieux et authentiques sur le jugement et l'exécution de Rochette.