LIVRE LI
Calas (Jean) naquit à la Cabarède près Mazamet, le 19 mars 1698. En 1731 , il épousa Anne-Rose Cabibel, née, en Angleterre, de parents réfugiés. De leur mariage, naquirent quatre lils, Marc-Antoine, Jean-Pierre, Louis, Lo jis-Donat, et deux tilles, Anne-Rose et Anne.
Calas quitta de bonne heure son pays natal et alla se fixer à Toulouse, où il ouvrit un magasin de draperies; il ne tarda pas à jouir parmi ses concitoyens d'une réputation sans tache, car il était du nombre de ces hommes intègres et droits qui ont en horreur le faux poids et la fausse balance. Il honorait, dans sa personne, la foi protestante, dans laquelle il avait été élevé, et content de sa modeste position, qui était celle qu'Agur désirait pour lui, il élevait sa famille dans la crainte de Dieu. Depuis de longues années, sa maison était un asile de paix et de bonheur, quand tout à coup des malheurs inattendus vinrent fondre sur elle. L'un des fils de Calas, Louis, poussé par l'ambition, quitta le foyer paternel, renia sa foi et se mit sous la protection de l'archevêque de Toulouse ; ses parents, désolés de son apostasie, le pleurèrent plus que si la mort le leur eût enlevé. Ce n'était cependant que le prélude du terrible orage qui se préparait. Marc-Antoine, l'aîné de leurs fils, plus ambitieux encore que son frère Louis, se sentait porté vers la jurisprudence et ne pouvait se résoudre a confiner sa vie dans l'espace étroit d'un magasin de draperies; il eût pu s'abandonner à ses goûts, en abjurant, mais à défaut d'une foi vivante, il avait une fierté de caractère qui lui rendait impossible une bassesse. Il eut l'idée d'aller à Genève étudier la théologie; un ami l'en dissuada, soit qu'il crût qu'il n'avait pas de vocation pour le ministère évangélique, soit à cause des périls dont le pastorat était entouré; il demeura à Toulouse et s'aban-
donna à son humeur sombre et mélancolique. Pour tromper l'ennui qui le consumait, il demanda au jeu des distractions et se créa une vie factice et fiévreuse qui faisait la désolation de son père, qui n'osa lui céder sa maison de commerce, quoique, en sa qualité de fils aîné, il fût destiné à en être le chef. Il souffrait ainsi que sa femme du caractère de Marc-Antoine, qui ne prenait aucune part aux joies pures et innocentes de leur foyer domestique. La répugnance qu'il avait pour le commerce et l'impossibilité où il était d'entrer au barreau, où il se sentait appelé par son goût et par ses études littéraires, lui donnèrent un dégoût profond de la vie; l'idée du suicide lui monta un jour dans l'esprit : ce jour-là le tentateur le mordit.
Marc- Antoine, qui avait reçu une éducation chrétienne, n'osa pas, la première fois que ses regards sondèrent l'abîme, s'y précipiter ; une terreur de Dieu l'arrêta, il recula, mais ce fut pour examiner si le suicide est permis, il lut les raisons pour et contre que donnent Plutarque et Montaigne, avec le désir de trouver les raisons pour plus fortes que celles contre; il se plaisait à réciter le célèbre monologue de Hamlet sur la mort, et quelques fragments du Sydney de Gresset, plusieurs fois on l'entendit déclamer avec emphase les vers suivants :
Qu'auriez-vous fait vous-même? aux ennuis condamné, Accablé du fardeau d'une tristesse extrême, Réduit au sort affreux d'être à charge à moi-même, J'épargne aux yeux d'autrui l'objet fastidieux. D'homme ennuyé, partout et partout ennuyeux,
J'étais lassé de vivre et je brise ma chaîne
Ma funeste existence est un poids qui m'accable
Ce n'est point seulement insensibilité,
Dégoût de l'univers, à qui le sort me lie;
C'est ennui de moi-même et haine de ma vie;
C'est un brûlant désir d'anéantissement.
Je les ai combattus, mais inutilement;
Cette haine attachée au reste de mon être
A pris un ascendant dont je ne suis plus maître;
Mon cœur, mes sens flétris, ma funeste raison,
Tout me dit d'abréger le temps de ma prison.
Faut-il donc sans honneur attendre la vieillesse,
Traînant, pour tout destin, les regrets, la faiblesse;
Pour objet éternel, l'affreuse vérité,
Et pour tout sentiment, l'ennui d'avoir été?