LIVRE LI
C'est au stupide, au lâche, à ployer sous la peine , A ramper, à vieillir sous le poids de sa chaîne; Mais, vous en conviendrez, quand on sait réfléchir, Malheureux sans remède, on doit savoir finir. D'ailleurs, que suis-je au monde? une faible partie l'eut bien, sans nuire au tout, en être désunie : A la société je ne fais aucun tort; Tout ira comme avant ma naissance et ma mort.
Ces vers en harmonie avec l'état d'âme de Marc-Antoine étaient, pour ses oreilles, comme l'hymne de la mort. Le tombeau se dépouillait , peu à peu, à ses yeux, de son aspect funèbre, et il soupirait après l'anéantissement de soi-même. Ses parents, habitués à son humeur sombre et mélancolique, ne soupçonnaient pas le travail intérieur qui se faisait en lui, et se contentaient de le plaindre de ne pas savoir trouver, dans une position modeste, mais honorable, le contentement d'esprit qu'ils y avaient trouvé eux-mêmes.
Le 13 octobre 1761, un jeune Toulousain, nommé La Vaisse, appartenant à une famille nouvellement anoblie, arriva deMontauban dans sa ville natale, et se dirigea vers la maison de son père, l'un des avocats les plus distingués du Midi. Ayant trouvé la maison fermée, il se rendit chez un nommé Cazeing pour lequel il avait des lettres et qui était l'ami de sa famille et des Calas. Cazeing lui offrit de passer la nuit chez lui, il accepta; le lendemain, il se mit à la recherche d"un cheval pour aller à Caraman rejoindre son père, il n'en trouva pas; vers les quatre heures du soir, en passant devant la boutique de Calas, il y vit des femmes de Caraman auxquelles il demanda des nouvelles de sa famille et conta son embarras. Pierre Calas s'offrit à l'aider dans ses recherches et son père l'invita à souper, il accepta et monta dans la chambre de Mme Calas et lui dit: « Je soupe avec vous, votre mari m'en a prié.» Elle lui en exprima toute sa satisfaction et le quitta quelques moments pour aller donner ses ordres à la servante.
A l'heure du souper tout le monde se mit à table et l'on causa de choses indifférentes, entre autres des antiquités
de l'hôtel de ville. Au dessert Marc-Antoine se leva de table, comme c'était sa coutume, et passa à la cuisine.
«Avez-vous froid, M. l'aîné? lui dit la servante, chauffezvous.
— Bien au contraire, lui répondit-il, je brûle.» La servante ne comprit pas.
Quelques moments après, les convives se levèrent de table et passèrent au salon où ils continuèrent leur conversation. Le plus jeune des Calas s'endormit, et vers les dix heures, La Vaisse prit congé de ses hôtes: Mme Calas réveilla « son cadet» lui remit un flambeau à la main pour accompagner son hôte.
Les deux jeunes gens étaient à peine descendus qu'on entendit un cri perçant et douloureux. Calas accourut aussitôt, et sa femme, tremblante de frayeur, désirant et craignant à la fois de connaître la cause de ce cri étrange, demeura sur la galerie ; personne ne venant vers elle , elle descend: à peine arrivée au bas de l'escalier, elle trouve La Vaisse : « Qu'y a-t-il ? lui dit-elle d'une voix dans laquelle se peint toute son anxiété. — Remontez, Madame, dans votre appartement,» lui répond vivement le jeune homme; elle refuse, il insiste , remonte avec elle dans sa chambre et redescend immédiatement après.
Le cri que Mme Calas avait entendu avait été poussé par son fils cadet et par La Vaisse, à la vue de Marc-Antoine, pendu à la porte intérieure qui faisait communiquer la boutique avec une arrière-boutique qu'on appelait le magasin. Cet infortuné avait accompli son suicide en quittant sa famille; il l'avait fait froidement; la corde qu'il avait passé à son cou était à double nœud coulant, il était en manche de chemise, et son habit de drap gris et sa veste de nankin étaient posés sur le comptoir et pliés avec soin.
Calas à la vue de Marc-Antoine court vers lui, le soulève dans ses bras, et le billot auquel il est pendu, roule par terre; il couche son fils sur le plancher, ôte la corde, élargit le nœud coulant et dit à son fils Pierre : «Au nom de Dieu cours chez Camoire (un chirurgien voisin); peutêtre mon pauvre fils n'est pas mort.»
Pierre et La Vaisse sortent en courant ; le premier revient bientôt après avec Gasse, l'élève du chirurgien Camoire,