LIVRE LI
Pendant ce temps-là, Mme Calas était descendue, et penchée sur le corps de son fils, elle s'efforçait avec des spiritueux de le rappeler à la vie, vains efforts! elle ne soulevait dans ses bras qu'un cadavre. Au cri perçant qu'elle poussa, son fils Pierre comprit: il perd la tête et tout éperdu il sort « pour aller demander conseil partout».... «Ne va pas, lui cria son père, répandre le bruit que ton frère s'est défait lui-même; sauve au moins l'honneur de ta pauvre famille.»
Cette défense, qui eut des suites si funestes, s'explique par la législation barbare du temps sur le suicide, — elle ordonnait la confiscation des biens, et on faisait le procès au cadavre, comme on l'aurait fait à un vivant; en cas de condamnation, on exposait le suicidé sur une claie et on le traînait à travers les rues au milieu des huées de la populace, qui le souillait de boue et le meurtrissait quelquefois à coups de pierres, — après cette scène ignoble, on suspendait son cadavre à un gibet.1
Calas mentit, mais qui oserait lui faire un crime de sa dissimulation! Quel père à sa place n'eût pas voulu épargner à sa famille les horreurs qu'il prévoyait pour la sienne! et ce fut, hélas! ce mensonge qui attira sur lui et sur les siens les plus épouvantables calamités. Pierre Calas, sur son ordre, courut chez Cazeing et y trouva La Vaisse, auquel il demanda instamment de nier le suicide de son frère; le jeune homme eut la faiblesse d'y consentir: ce fut une faute qui fut suivie d'un parjure, quand devant les magistrats il déclara, sous la foi du serment, qu'il avait trouvé Marc-Antoine étendu sur le plancher, lui qui le premier, avec le plus jeune des Calas, l'avait vu suspendu à la porte du magasin !
Le bruit de la mort de Marc-Antoine se répandit avec la rapidité de l'éclair; les capitouls accoururent sur les lieux, et convaincus de la réalité du suicide, ils allaient se retirer lorsqu'une voix, sortie du milieu de la foule ameu-
1. Jean Calas et sa famille, par Athanase Coquerel fils. Paris,
tée qui se pressait près de la porte, laissa échapper ces mots sinistres: «Calas a assassiné son fils pour l'empêcher de se faire catholique.»
Parmi les capitouls se trouvait un homme qui a tristement attaché son nom à celui de Calas, on l'appelait David de Baudrigue ; avant de tracer le portrait de ce personnage , il ne sera pas sans intérêt de connaître la célèhre compagnie à laquelle il appartenait.
Les magistrats auxquels on donnait dans les autres villes le nom d'échevins1, portaient à Toulouse celui de capitouls, parce qu'ils siégeaient dans leur maison de ville connue encore aujourd'hui sous le nom prétentieux de capitole.
Les capitouls, à leurs fonctions municipales, joignaient des fonctions judiciaires, et par suite de leurs empiétements successifs , ils étaient devenus des personnages importants à leurs yeux et a ceux des Toulousains, malgré le peu de capacité de la plupart d'entre eux. Ils étaient au nombre de huit, — leur corps s'appelait Consistoire et leur président prenait le titre de chef du Consistoire. A leur titre de capitouls ils ajoutaient ceux de «gouverneurs de la ville 'de Toulouse, de chefs des nobles, juges des causes civiles et criminelles, et de la police et voyerie, en ladite ville et gardiage d'icelle.»
David de Baudrigue à l'orgueil de sa compagnie joignait une insatiable ambition... et l'habileté du juge d'instruction plus désireux de découvrir dans des accusés des coupables que des innocents. Il avait toutes les qualités d'un commissaire de police et peu de celles du magistrat. Ces mots «Calas a tué son fils parce qu'il voulait se faire catholique» firent sur son esprit l'impression que la vue du vase de parfum de Marie de Béthanie fit. sur Judas Iscariot. Il calcula instantanément tout ce que le sang de l'accusé lui rapporterait, et sans autre preuve de sa culpabilité, que le désir de le trouver coupable, il s'acharna à sa perte comme une bête affamée après sa proie. Sous sa robe de juge il ne fut qu'un fanatique inquisiteur.
I. Titre correspondant aujourd'hui à celui de conseiller municipal.