LIVRE XLÏV
tourner. A la vue de l'ennemi, les insurgés firent un mouvement qui fit croire à Roquelaure qu'ils allaient se jeter dans un bois du côté de la montagne; mais un moment après , ils vinrent reprendre leur première position, s'y rangèrent fièrement en bataille, et entonnèrent à l'unisson leur chant de guerre :
Que Dieu se montre seulement, Et Ton verra dans un moment
Abandonner la place :
Le camp des ennemis épars, Épouvanté de toutes parts,
Fuira devant sa face.
On verra tout ce camp s'enfuir, Comme l'on voit s'évanouir
Une épaisse fumée.
Comme la cire fond au feu, Ainsi des méchants devant Dieu
La force est consumée.
Mais en présence du Seigneur, Les bons célèbrent sa grandeur,
Sa force et sa sagesse; Et dans les vifs transports qu'ils ont De voir les méchants qui s'en vont,
Ils sautent d'allégresse.
-Justes, chantez tous d'une voix, Du Dieu des dieux, du Roi des rois,
La louange immortelle; Car sur la nue il est porté, Et d'un nom plein de majesté,
L'Éternel il s'appelle.
Réjouissez -vous devant lui, Il est des orphelins l'appui,
Le défenseur, le père, Des veuves l'unique recours, Lui qu'on adore tous les jours
Est dans son sanctuaire.
Ce Dieu puissant, par sa bonté, Ramène la fécondité
Dans les maisons stériles.
Du captif il brise les fers, Et tient le rebelle aux déserts ,
Relégué loin des villes.
Malgré leur petit nombre , ils s'avancèrent fièrement à dix pas de l'ennemi, mirent un genou en terre et firent leur décharge : chaque coup porta. Les milices royales serrèrent leurs rangs éclaircis par la mort, et ne donnèrent pas aux mécontents le temps de recharger leurs armes; elles s'élancèrent sur eux la baïonnette au bout du fusil; les camisards soutinrent héroïquement le choc, et se battirent, sans désespoir, avec le courage du désespoir. Frappés, ils frappaient plus encore, et se faisaient un rempart des cadavres de leurs ennemis, se servant contre eux d'épées, de faux, de pierres, quand les armes leur manquaient. Justet tomba mortellement blessé après une défense héroïque. Abraham n'était pas sur le champ de bataille, loin duquel il était retenu par deux blessures qu'il avait reçues quelques jours auparavant; sa présence n'eût pas donné la victoire à sa troupe; mais elle eût augmenté le carnage.
Il y eut cependant un moment où les insurgés comprirent qu'une plus longue résistance était impossible; ils passèrent alors bravement à travers les rangs de leurs ennemis qui cherchaient à les envelopper; leur attitude audacieuse, l'élan irrésistible avec lequel ils se précipitèrent sur eux, les stupéfièrent, et les contraignirent à leur laisser opérer tranquillement leur retraite.1
Roquelaure, qui craignait que le soulèvement du Vivarais ne coïncidât avec la rentrée en France de Cavalier , dont la présence dans le Vivarais et les Gévennes aurait compliqué gravement les affaires , lança sa troupe sur les insurgés, afin de les détruire jusqu'au dernier. Ceuxci, réduits à la plus grande des détresses, luttaient héroïquement contre l'abandon de leurs coreligionnaires qui n'osaient leur donner des vivres. «Nous combattrons, disaient-ils, jusqu'à la dernière goutte ^de notre sang;» et ils tournaient leurs regards vers les États protestants. Ils croyaient, après tant de voiles disparues à l'horizon, en voir apparaître encore. En attendant, ce n'était que par une espèce de miracle qu'ils pouvaient échapper aux troupes royales qui les traquaient comme des bêtes fauves, et en
1. Brueys, t. IV, p. 2G6 et suiv. — Court, t. III, p. 249 et suiv, — Nap. Pcyrat.