Lettres choisies de Fléchier, 8 janvier
Louis XIV ne fut pas ingrat; il donna au pacificateur des Cévennes une couronne de duc, le nomma commandeur de ses ordres et lui désigna un champ de bataille digne de lui, en renvoyant dans la Moselle combattre les impériaux.
Villars, en quittant le Languedoc, emporta l'estime des catholiques et des protestants ; les vaincus n'oublièrent pas, que dès son arrivée, la guerre avait changé de face et qu'il n'était pas un fou furieux et brutal comme Montrevel, mais un vrai militaire; ils apprécièrent son esprit conciliant, et comprirent ses rigueurs, dont ils ne lui firent pas un crime, parce qu'elles étaient dans les nécessités de la guerre; il ne trouva pas sans doute dans les Cévennes de glorieux champs de bataille, mais il y déploya les qualités les plus éminentes d'un habile négociateur, et obtint, en quelques mois, des insurgés, ce que les potences et les bûchers n'avaient pu en obtenir. Le temps, ce juge intègre, et qui rarement se trompe, a inscrit son nom en lettres d'or dans les annales de la guerre héroïque des camisards , comme il y a inscrit celui de Bâville en lettres de sang.
Les Cévennes, après le départ du maréchal, paraissaient pacifiées; mais la paix qui y régnait, était celle des tombeaux, plus lugubre que. la guerre même; l'œil ne s'arrêtait que sur des champs incultes, des églises et des villages incendiés, des chaumières où la joie de la paix était troublée par de cruels souvenirs. L'ange exterminateur n'avait épargné personne, pas même les vainqueurs, et Bâville régnait au milieu de cette immense ruine, comme le génie du mal. Il pouvait retourner à Paris et demander au roi la récompense due à ses services et à sa grande capacité administrative; il y pensait, quand tout à coup, du milieu des cendres de l'incendie, jaillirent des étincelles qui l'effrayèrent. Trois hommes remarquables avaient formé le projet d'attaquer Louis XIV au cœur des Cévennes, et de le forcer, non-seulement à rétablir l'édit de Nantes, mais encore à rendre à la France ses antiques libertés. C'était