LIVRE LU
A la vue de ces femmes qui avaient vieilli clans ce lieu de torture et qui tendaient leurs mains décharnées vers lui , l'hésitation du prince cessa, il brisa les fers des captives et les rendit toutes à la liberté; et quand plus tard il fut menacé de perdre son commandement à cause de cet acte d'autorité qui dépassait ses pouvoirs, il répondit noblement : «Le roi est maître de m'ôter la place qu'il m'a confiée et non pas de m'empêcher d'en remplir les devoirs selon ma conscience et mon honneur. »
Ce fut un spectacle à la fois touchant et navrant que celui de la sortie des cévenoles du trop célèbre donjon; elles y étaient entrées la plupart jeunes, et elles en sortaient vieilles; pour beaucoup d'entre elles leur lieu ne les reconnaissait plus, l'exil, la mort, le temps leur avaient enlevé leurs parents et leurs amis. Marie Durand dirigea ses pas chancelants vers la maison qui avait abrité ses premières années; elle était en ruine, et cependant ce fut avec des larmes de joie et de reconnaissance qu'elle la revit, ainsi que les châtaigniers qui l'ombrageaient, et dont aucun n'était sorti de sa mémoire; de là elle écrivait, d'une main tremblante, à Rabaut, son très-honoré pasteur : «Ne m'épargnez vos lettres, elles me sont bien nécessaires; mais elles me sont bien rares, prodiguez-les-moi un peu, je vous en supplie.»
La martyre ne fut pas oubliée; touché de son sort, le consistoire de Rotterdam lui fit une pension de cent écus. Elle remercia avec effusion de cœur ses bienfaiteurs, et pleine de compassion elle-même pour les confesseurs de la vérité, elle faisait passer quarante livres par an à un forçat protestant appelé Chambon qui, à l'âge de quatrevingts ans, avait obtenu sa liberté. Ces deux vieillards eurent la joie de mourir en paix, après avoir tant et si longtemps souffert.
Jl y a quelques années, nous visitâmes la tour de Constance. Nous le dirons, à notre honte, nous ne connaissions alors ni Marie Durand, ni ses compagnes d'infortune. Ces murs, témoins muets de tant de sanglots et de tant de larmes, ne nous rappelèrent rien, absolument rien; nous
admirâmes leur formidable épaisseur et nous quittâmes Aigues-Mortes sans avoir donné ni un souvenir, ni une larme aux malheureuses victimes qui y auraient trouvé leur tombeau sans l'admirable arbitraire de l'homme qui crut mieux servir son roi en lui désobéissant qu'en se conduisant en Bâville. Notre ignorance, que nous avons depuis tant déplorée, ne nous est pas, hélas ! particulière; que d'hommes instruits et lettrés parmi les réformés qui ignorent jusqu'au nom d'Antoine Court, l'illustre restaurateur du protestantisme français !
Plus nous avançons vers la fin du dix-huitième siècle, plus nous voyons se développer les principes de tolérance; après le plaidoyer de Ripert de Montclar et les écrits de Voltaire en faveur des Calas, nous voyons un économiste célèbre, Turgot, prendre généreusement la défense des protestants. L'écrivain, en avant de son époque, établit nettement que le chef de l'Étal ne doit pas intervenir dans les affaires religieuses; s'il veut qu'on rende à César ce qui est à César, il veut aussi qu'on rende à Dieu ce qui est à Dieu. Il sépare hardiment le pouvoir spirituel du pouvoir temporel, et il propose qu'on confie au magistrat civil les baptêmes, les mariages et les sépultures; témoin de l'inutilité des persécutions, il réclame pour les protestants le droit de se réunir pour célébrer leur culte et réfute victorieusement l'objection tirée du danger de leurs assemblées. 1
A côté de cet auxiliaire que Dieu donna aux réformés pour défendre leur cause, nous trouvons un magistrat célèbre, l'avocat général Servan, membre du même parlement de Grenoble qui avait envoyé à l'échafaud le vieux Roger et le jeune Rang, et peuplé les galères de tant d'infortunées victimes du plus odieux et du plus lâche fanatisme. Une affaire, obscure en apparence, mais d'une haute gravité au point de vue moral, fut portée devant le parlement; il s'agissait de la femme Marie Robequin que
h Le conciliateur; lettre d'un ecclésiastique à un magistrat sur les affaires présentes,