‹ Histoire de la réformation française (volume 3)Chapitre 203 sur 263 · LIVRE LU · texte numérisé non relu

LIVRE LU

son époux légitime et père de ses enfants avait eu l'infamie d'abandonner, sous prétexte qu'ils n'étaient mariés qu'au désert. La conscience de Servan fut révoltée de cette ignoble lâcheté; il prit généreusement la défense de la pauvre infortunée. «Voici peut-être, s'écria-t-il, en s'adressant aux membres de la cour, la plus digne occasion de faire briller vos fonctions. Cette cause, dans son simple appareil, ne frappe guère au premier aspect; on ne voit d'abord qu'une femme éplorée, elle intéresse sans doute, mais sa cause cache bien d'autres intérêts; elle est celle de toutes les personnes de sa secte. Renfermés dans cette étroite enceinte, nous ne la voyons pas; mais dans les lieux de sa naissance, dans tous les lieux voisins, au delà même de cette province, tous les protestants, instruits des maux que cette femme a soufferts pour leur religion, attendent avec inquiétude une décision qui fera peut-être leur destinée comme la sienne. A peine votre arrêt sera prononcé dans ces murs, qu'il retentira jusqu'aux rochers des Gévennes, et les bouches les plus inconnues et les plus grossières le répéteront comme un cantique de paix ou comme un ordre de proscription. Ces hommes étrangers n'osent faire éclater leurs prières; mais la justice et la patrie me les redisent; je dois vous les déclarer à leur place, et tous vous disent ici par ma bouche : Une de nos filles est outragée, nous partageons, nous ressentons tous ses maux; en vous demandant justice pour elle, elle vous la demande pour nous; c'est au nom de notre religion qu'on l'insulte, nous sommes tous insultés avec elle. Magistrats équitables, regardez-nous et voyez qui nous sommes; songez qu'il n'y a pas un siècle que nous étions vos concitoyens, songez que nous sommes encore vos frères; autrefois vos filles étaient nos femmes et vos fils devenaient nos gendres, nous ne faisions qu'un peuple avec vous; aujourd'hui nous sommes des infortunés; mais enfin nous sommes Français, nous avons la même patrie, le même évangile, le même Dieu que vous; au nom de ce Dieu même qui prêcha la justice et la charité, que la haine de notre religion ne vous irrite pas contre nous; aimez-nous d'abord et jugez-nous après. Vous dont on vante l'égalité pour les autres, ne nous exemptez pas de vos devoirs; rendez-nous la justice pour nous, rendez-nous-la pour

vous-mêmes. Magistrats qui aimez le bien public, songez que c'est nous qui, dans le midi de vos provinces, labourons vos terres et filons votre soie, que nous supportons les charges du citoyen, sans prétendre à ses privilèges; nous faisons dans l'Etat tout ce qui est utile sans espérer rien de ce qui est honorable; renfermés par vos lois dans la profession de nos pères, nous cultivons des arts héréditaires, exempts de cette ardeur de s'élever qui fait la ruine de nos fortunes et de nos mœurs. Ménagez-nous donc pour votre propre avantage, et n'imitez pas ce père qui, jeune encore, éloigna de lui des enfants dont il eut besoin dans sa vieillesse. Vous nous avez crus dangereux; des malheureux ne le sontguères; mais enfin nous devons nous soumettre à vos lois, toutes sévères qu'elles sont; mais voudriez-vous les rendre injustes en les aggravant encore? Que vous demandons-nous ici, ce n'est pas notre religion, notre culte, nos temples; nous vous demandons ce que vous accorderiez à tout étranger dans votre patrie, la paix et la justice; nous ne vous demandons qu'à subsister sans outrage; ne nous traitez pas comme de vils animaux qu'on frappe encore, lorsqu'ils succombent sous le fardeau dont on les a chargés; regardez-nous seulement comme des hommes, et lorsqu'un homme de votre religion fera du mal à quelqu'un de la nôtre, ne dites pas : Celuilà est mon frère et l'autre mon ennemi. »

Le parlement accorda à la femme Robequin une indemnité de 1,200 livres; « indemnité misérable, sans doute, dit M. Charles Coquerel, mais qui consacrait un grand principe devant la cour de Grenoble '.» En effet, il ne pouvait valider le mariage célébré au désert, mais il réclamait hautement du souverain, par son arrêt, un édit qui les valida.

Après Servan, Turgot et Fleury de Joly, Gilbert de Voisins éleva la voix en faveur des protestants, mais avec des restrictions qui rappelèrent la vieille intolérance du passé; les Églises, de leur côté, travaillèrent avec ardeur à faire reconnaître leurs droits, et eurent l'idée de fonder

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