‹ Histoire de la réformation française (volume 3)Chapitre 204 sur 263 · LIVRE LU · texte numérisé non relu

LIVRE LU

une feuille hebdomadaire destinée à soutenir leur cause devant l'opinion publique. Si ce n'eût été la sagesse des membres des synodes provinciaux, elles seraient peut-être sorties du terrain purement religieux et auraient compromis leurs intérêts aux yeux de ceux qui, à Paris, soutenaient la cause de la tolérance; ce n'était pas le moment, quand elles commençaient à jouir du repos après lequel elles avaient tant soupiré, de se montrer trop exigeantes et de donner à leurs adversaires l'occasion de renouveler leurs anciennes calomnies.

Pendant qu'elles travaillaient à leur consolidation, elles furent témoins d'un acte de justice réparatrice qui rendit l'honneur à l'une de leurs familles qu'un arrêt avait vouée à l'infamie.

Sirven (Pierre-Paul) naquit à Castres, le 22 août 1709, et épousa, en 1734, Toinette Léger, dont il eut trois filles. L'une d'elles, Elisabeth, âgée de vingt-trois ans, fut enlevée le 6 mars 1 760 par l'ordre de l'évêque de Castres et enfermée dans le couvent des Dames-Noires, qu'il chargea de son instruction. La jeune huguenote, qui avait été élevée chrétiennement, se montra rebelle aux enseignements de ses catéchistes qui demandèrent à des menaces et à de mauvais traitements ce qu'elles avaient vainement demandé à leurs leçons; plus Elisabeth s'opiniâtrait, plus elles devenaient cruelles.

Pendant sept mois, aucun des parents de la jeune prisonnière ne put obtenir la consolation de la voir. Un jour sa mère la rencontra dans la rue, à sa vue elle poussa un cri et se jeta dans les bras de sa fille. Les Dames-iSoires la repoussèrent avec dureté, et pendant qu'elles entraînaient son enfant, elle lui cria : «Sois sage, ma fille, et crains Dieu.» Les portes du couvent s'ouvrirent pour la prisonnière le 9 octobre 1760, par ordre de l'évêque, parce qu'elle ne voulait pas se faire catholique. Elisabeth était rendue à ses parents, mais dans quel état ! la pauvre infortunée était folle... Les mauvais traitements avaient dérangé l'équilibre de ses facultés, elle ne savait ni ce qu'elle disait, ni ce*qu'elle faisait; exténuée, pâle, défaite, elle dévorait au lieu de man-

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ger; au moindre bruit qu'elle entendait, elle craignait qu'on ne voulût l'enfermer au château de Ferrières, qu'elle appelait un couvent; d'autres fois elle se figurait qu'elle devait épouser un grand seigneur; elle déchirait tout ce qui lui tombait sous les mains et arrachait les cheveux à sa mère et à ses sœurs quand elles voulaient l'empêcher de commettre quelque indécence. Son corps portait des traces de cicatrices; car ses catéchistes avaient employé à son égard la camisole de force pour la faire adhérer à la foi romaine. La pauvre folle s'échappa de la maison paternelle, et, après dix-huit jours de recherches, on découvrit son cadavre au fond d'un puits.

La justice de Castres se livra de suite à des informations, et plusieurs monitoires furent lancés. Sirven, menacé d'être arrêté et craignant le sort de Calas, se réfugia en Suisse, où sa femme et ses deux filles, qui s'étaient cachées dans les montagnes des Cévennes, vinrent le rejoindre. Voltaire leur offrit à Ferney une généreuse hospitalité. « Figurezvous, écrivait le philosophe à un ami, en lui parlant des fugitifs, quatre moutons que des bouchers accusent d'avoir tué un agneau.»

Tout protestait en faveur de l'innocence de cette famille infortunée; la folie d'Elisabeth survenue pendant son séjour aux Dames-Noires était constatée, mais les Sirven étaient protestants, et au fanatisme des Castrais, comme à celui des Toulousains, il fallait des victimes. Le 29 mars 1764, Sirven et sa femme furent condamnés, à Mazamet, à mort, et leurs deux filles au bannissement perpétuel, après qu'elles auraient assisté à l'exécution de leurs parents.

Aux yeux de leurs juges ils avaient tué Elisabeth pour l'empêcher de se faire catholique !

Voltaire, qui avait défendu les Calas, prit en main la cause des Sirven. Pendant cinq ans, il lutta contre des difficultés qui pour tout autre eussent été insurmontables. En mars 1768, il obtint un arrêt qui cassa le jugement infamant de Mazamet, rendit à ses clients leurs biens et les réhabilita dans leur honneur.1

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