LIVRE LU
Les persécutions contre les protestants avaient été trop violentes et trop persistantes pour que les flots qui avaient menacé tant de fois de les submerger, s'arrêtassent tout à coup; aussi en parcourant les documents où sont relatés les derniers événements du règne de Louis XV, nous voyons le clergé qui cherche à faire revivre les anciens édits; nous fatiguerions nos lecteurs en plaçant sous leurs yeux des scènes qui ne sont que le pâle reflet de celles du passé ; nous préférons les conduire près du lit de mort du successeur de Louis le Grand.
Louis XV mourut comme il avait vécu; nous n'osons, par respect pour nos lecteurs, dire les causes de la maladie qui, en accélérant sa fin, en délivra la France. Quand la mort le regarda, il tressaillit de terreur et chercha à l'oublier en se replongeant dans ses débauches; mais quand elle lui cria : « Prépare ta maison, car tu vas mourir, » il comprit sa voix, et se tournant vers son médecin il lui dit :
« Je crois qu'il faut enrayer.
— Il faut dételer, Sire, » lui répondit brutalement le docteur.
Le malade le regarda avec des yeux hagards, et demanda à une dernière débauche l'oubli de ce4te menace; elle lui fut fatale, il prit la petite vérole dont les premiers symptômes se déclarèrent par une fièvre intense. Malgré deux fortes saignées la fièvre persista. On annonça au roi la présence de son confesseur; c'était son arrêt de mort qu'on lui signifiait. Il le comprit et tomba dans une longue somnolence pendant laquelle il répétait sans cesse : « Pourquoi cette troisième saignée?»
Quand il reprit ses sens, il comprit toute la gravité de sa position, elle l'épouvanta; comme Louis XI, il se cramponnait à la vie, redoutant la mort pour la mort même. Pensait-il au jugement de Dieu? Peut-être; ce roi, l'homme le plus ignoble de son royaume, n'était pas incrédule; il faisait le catéchisme aux jeunes filles de son infâme Parcaux-Cerfs!
Il appela autour de son lit toute la faculté de médecine
de Paris, non pour se guérir, mais pour prolonger sa vie de quelques jours. Il tirait la langue au milieu de la nuit et se lamentait, se rattachant à la vie avec la fureur du désespoir. Les médecins, sentant leur ministère impuissant, le regardaient avec une profonde pitié. Le seul homme qui lui fût nécessaire dans ce moment, entra : c'était un prêtre; il lui apportait le saint Sacrement.
A sa vue, sa figure pâle blêmit comme celle du condamné à l'aspect du bourreau qui vient procéder à sa funèbre toilette. Il bondit tout à coup, se leva sur son séant et ôta son bonnet de coton.
Les assistants voulurent l'en empêcher.
«Eh quoi! leur dit-il, quand notre Seigneur daigne entrer chez un chien comme moi, je n'ôterais pas mon bonnet ! »
Il fut administré et quelques moments après il expira. Son corps n'était pas encore refroidi qu'il fallut l'emporter, tant il répandait d'infection. En mourant il laissa une France pourrie comme son cadavre, et, pour lui rendre la vie, il lui léguait un prince bon, mais faible, qui, marchant sur les traces de ses prédécesseurs, jura, le jour de son sacre, l'extermination des protestants.
Sous ce monarque, destiné à être le bouc émissaire de sa race, les idées de tolérance gagnèrent chaque jour du terrain; conseillé tour à tour par Turgot et le sage Malesherbes, il ne marcha pas, malgré les conseils des évêques, dans les voies de ses ancêtres. Mais sa tolérance doit être imputée moins à sa volonté propre, qu'à la faiblesse naturelle de son caractère et au courant des idées nouvelles contre lequel il ne pouvait lutter; plus que son prédécesseur, il devait, lui fervent et sincère catholique, être porté par sa foi même, à être persécuteur. Les protestants lui doivent cependant beaucoup de reconnaissance, puisque ce fut sous son règne que fut rendu le célèbre édit de 1787, qui rendait aux réformés leur titre de citoyens et légitimait leurs mariages.
Au nombre de ceux qui travaillèrent à faire rendre Védit de 1787, il faut placer, en première ligne, Rabaut