LIVRE LUI
Était-ce de l'intolérance ? était-ce vouloir mettre l'autorité de l'homme à la place de l'autorité divine? La Constitution particulière de la ville de Genève amenait nécessairement l'intervenlion du pouvoir civil dans les affaires religieuses; cette intervention, regrettable aujourd'hui à nos yeux, ne paraissait que très-légitime à cette époque. Mais qu'un corps ecclésiastique pose des conditions et exige des garanties avant de recevoir un nouveau membre, il est dans son droit, et, bien plus, il accomplit son devoir. Comment un Morus aurait-il pu blâmer en conscience la Compagnie qui lui demandait une franche déclaration de sa foi? S'il ne pouvait être en communion de sentiments avec elle, pourquoi donc briguait-il cette place? Comment un Mussard aurait-il pu se plaindre de ce que la chaire lui était interdite, lui qui n'avait point voulu donner sa signature et qui témoignait par là de son adhésion aux principes condamnés par l'Eglise qu'il voulait servir et dans laquelle il prétendait rester quand même? Non, la tolérance chrétienne n'est pas cette indifférence qui ouvre la même chaire, souvent dans la même église, aux opinions les plus extrêmes, qui réunit sous une même dénomination le calviniste et l'arminien, le croyant et le rationaliste; la tolérance, comme la simple raison, veut les positions nettes, les situations franches. Genève d'ailleurs ne fut pas intolérante au dix-septième -siècle; les bourses protestantes s'ouvraient largement aux quêteurs catholiques; mais elle voulait garder intact le précieux dépôt que lui avaient remis les Réformateurs ; elle fit bien, et ses efforts furent nobles et glorieux.
Cette rigidité, dont quelques-uns ont essayé de faire un crime à la Genève du dix-septième siècle, se montrait encore dans des questions moins importantes. La Compagnie protesta a plusieurs reprises contre le luxe, les représentations théâtrales , les brigues électorales; les pasteurs ne permettaient aucune infraction à la simplicité du culte et des églises. En 4659, Labadie monta en chaire et ,
faisant allusion a la statue du duc de Rohan qui ornait son tombeau sous les voûtes de Saint-Pierre, il s'écria : «Le bon roi Ezéchias a détruit le serpent d'airain pour cause d'idolâtrie, il serait donc nécessaire d'enlever les images qui sont dans ce temple et qui servent à l'idolâtrie1. » Le peuple appuya sa motion, il fallut cacher la statue. Peu auparavant on avait pour la même raison passé une couche de plâtre sur les peintures des murailles.
Les prédicateurs portaient chaque semaine la controverse en chaire; elle était enseignée dans les catéchismes et au collège; en 1685 une liste de trente questions polémiques contre Rome fut arrêtée par la Compagnie pour être traitées dans les assemblées. Le prosélytisme n'était point négligé, et dans la seconde moitié du siècle, 109 religieux furent solennellement reçus dans le sein de l'Église réformée. En 1650, un secrétaire du pape Innocent X, passant par Genève, entendit le pasteur J. Diodati prêcher sur ce texte de saint Paul : « Il n'est pas bienséant aux femmes de parler dans l'église2,» et en tirer des allusions très-directes à la position que la belle-sœur du pape, Olympia Moldachini, occupait à la cour de Rome; Innocent X en fut si frappé qu'il se hâta de la renvoyer. 3
La polémique contre Rome était pour Genève une nécessité de premier ordre, car son indépendance était intimement liée à sa foi religieusje; l'Eglise catholique le sentait. Pour éteindre ce foyer d'hérésie, les armes de Savoie avaient été impuissantes; elle allait chercher à s'y établir, puis à s'y créer un parti dont elle se servirait pour faire rentrer dans l'obéissance au Saint-Siège la cité rebelle.
Poussé par le Père Lachaise, son confesseur, Louis XIV établit un résident à Genève en 1679; les magistrats durent se soumettre; ils espéraient, sans doute, que le roi, leur protecteur contre Victor-Amédée, leur enverrait un réformé; ils se trompaient. A peine arrivé, M. de Chauvigni