‹ Histoire de la réformation française (volume 3)Chapitre 218 sur 263 · LIVRE LUI · texte numérisé non relu

LIVRE LUI

elle retirée de dessus Genève? Comme Éphèse, elle avait abandonné son premier amour , sa première foi; l'esprit de nouveauté avait passé sur elle.

Dès les premières années du siècle, la situation se dessine; le calvinisme , vainqueur au siècle précédent, va céder la place à In doctrine vaincue de Saumur, dont l'histoire des Académies de France nous a montré les déplorables conséquences; le pardon par la grâce est relégué dans l'ombre; à sa place, on proclame la réhabilitation morale de l'homme.

Nommé professeur de dogmatique en 1705, Jean-Alphonse Turretin, oubliant l'enseignement de son père, s'éleva contre la Formule de Concorde et dans un langage habile, mais peu sincère, battit en brèche l'orthodoxie. Dans sa Théologie chrétienne, il s'exprimait ainsi sur la personne de Jésus et sur le Saint-Esprit : « Dans la personne de Jésus-Christ existe un principe divin; la raison, la sagesse éternelle, toute la plénitude de la divinité habitent en lui. Enfin une force, une puissance céleste a inspiré les apôtres et leur a communiqué les dons miraculeux qui opèrent encore dans l'âme des fidèles pour les sanctifier et les consoler... L'Ecriture met quelque distinction entre ces trois principes : elle les appelle Père , Fils et Saint-Esprit...; elle nous avertit soigneusement que ces trois ne sont qu'un seul Dieu1. » L'orthodoxie n'est ici qu'apparente; le fond de la pensée est contraire au dogme calviniste. Voltaire avait-il donc si grand tort de dégager la conclusion et d'inspirer à d'Alembert l'article de Y Encyclopédie , où les pasleurs de Genève étaient accusés de socinianisme ? J. Le Clerc, qui, en 1676, avait dû quitter la ville pour une accusation pareille, n'était-il pas pour quelque chose dans les opinions de Turretin? La divinité de Jésus n'était plus acceptée et professée à Genève; les délibérations de la Compagnie le prouvent surabondamment.

A la fin du dix-septième siècle, le jour de Noël, que Calvin, par une exagération de simplicité, n'avait point

t. Gaberel, t. III, p. 154.

admis au nombre des fêtes, était devenu un jour de culte public; le Conseil voulait aller plus loin; la Compagnie s'y opposa longtemps. Elle commença par demander que, sauf à l'heure du sermon, il n'y eût point de chômage dans les ateliers; puis elle décida qu'on ne parlerait point en chaire de la naissance du Seigneur; elle censura les régents, parce qu'ils n'avaient point tenu leurs classes le jour de INoël. Le Conseil se montra plus reconnaissant envers Dieu et envers Jésus que la Compagnie; il ferma ses bureaux, ne tint point de séance et se rendit en corps au temple; il fit entendre de sérieuses remontrances à trois pasteurs, Vial, Bordier et Després, qui, dans leur mécontentement, avaient parlé contre les fêtes. 11 finit par triompher, comme pour la fête de l'Ascension, à laquelle la Compagnie s'était également opposée. Ainsi, pour elle, la délivrance de l'humanité pécheresse ne méritait aucune action de grâces aux jours anniversaires de son accomplissement, mais la délivrance de Genève excitait son enthousiasme; elle célébrait chaque année le souvenir de l'Escalade ! Qu'était donc devenu Jésus pour elle?* Certes il n'était plus à ses yeux, comme l'avait enseigné Calvin, l'Homme-Dieu, Dieu comme le Père! Aussi avait-on renoncé à cette formule dans les prières : « Jésus, ton Fils, qui est l'unité du Saint- Esprit, vit et règne avec toi, Dieu béni éternellement ! »

La même déviation dans les dogmes fondamentaux se présente dans la question du péché et de la grâce; l'école de Saumur revivait à Genève.

La demande en admission dans le sein de la Compagnie, de Vial de Beaumont (1706), fut le signal de la lutte qui devait se terminer aux dépens de l'orthodoxie; il refusa de signer une partie de la déclaration du Consensus, et , malgré l'opposition du Conseil, il fut admis par tolérance; puis, sur la proposition de J. A. Turretin, cette formalité fut définitivement abolie. En vain Calendrin et Bénédict Pictet protestèrent : « J'appréhende pour la suite, disait le dernier défenseur du calvinisme condamné; je vois que les exhortations seront inutiles; on attaquera le synode de Dordrecht, les confessions de foi. Je crains l'établissement

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